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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/295

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La VOLEUSE D’ENFANTS.

« Chut ! » fit-elle.

Et le comte, cédant encore une fois à l’instinct de la malheureuse, se tint immobile prêtant l'oreille.

Le plus profond silence régnait dans la masure ; on eût dit que tout dormait, que tout était mort.

L’église Saint-Ignace sonna deux heures.

Alors un faible chuchotement se fit entendre au premier, puis une vague lueur parut sur la muraille décrépite du fond ; les planches crièrent au-dessus du colonel, et le rayon lumineux, gagnant de proche en proche éclaira d’abord un escalier en échelle, de vieilles ferrailles entassées dans un coin, un tas de bois, plus loin une petite fenêtre chassieuse ouverte sur la cour, des bouteilles à droite et à gauche, un panier de haillons... que sais-je ? — un intérieur sombre, lézardé, hideux !

Enfin, une lampe de cuivre à mèche fumeuse tenue par une petite main, sèche comme une serre d’oiseau de proie, se pencha lentement sur la rampe de l’escalier, et au-dessus de la lumière apparut une tête de femme, inquiète, les cheveux couleur filasse, les pommettes osseuses, les oreilles hautes, écartées de la tête et presque droites, les yeux gris, scintillant sous de profondes arcades sourcilières ; bref, un être sinistre vêtu d’une jupe crasseuse, les pieds fourrés dans de vieilles savates, les bras décharnés, nus jusqu’aux coudes, tenant d’une main la lampe, et de l’autre une hachette de couvreur à bec tranchant

À peine cet être abominable eut-il plongé les yeux dans l’ombre, qu’il se reprit à grimper l’échelle avec une souplesse singulière.

Mais il était trop tard ; le colonel avait bondi, l’épée à la main, et tenait déjà la mégère par le bas de sa jupe.

« Mon enfant, misérable ! dit-il ; mon enfant !… »

À ce cri du lion, l’hyène s’était retournée, lançant un coup de hachette au hasard.

Une lutte effrayante s’ensuivit. La femme renversée sur l’escalier cherchait à mordre ; la lampe, tombée au premier instant, brûlait à terre, et sa mèche, pétillant sur la dalle humide, projetait ses ombres mouvantes sur le fond grisâtre de la muraille.

« Mon enfant ! répétait le colonel, mon enfant, ou je te tue !

— Hé ! oui, tu l’auras, ton enfant, répondait d’un accent ironique la femme haletante. Oh ! ce n’est pas fini… va… j’ai de bonnes dents… Le lâche qui m’étrangle.… Hé !… là-haut… êtes-vous sourde ?… Lâchez-moi… je… je dirai tout !… »

Elle semblait épuisée, quand une autre mégère plus vieille, plus hagarde, roula de l’escalier en criant :

« Me voici ! »

La misérable était armée d’un grand couteau de boucher ; et le comte, levant les yeux, vit qu’elle choisissait sa place pour le frapper entre les épaules.

Il se jugea perdu ; un hasard providentiel pouvait seul le sauver. La folle, jusqu’alors spectatrice impassible, s’élança sur la vieille en criant :

« C’est elle… la voilà… oh ! je la reconnais… elle ne m’échappera pas ! »

Pour toute réponse, un jet de sang inonda la soupente ; la vieille venait de lui couper la gorge.

Ce fut l’affaire d’une seconde.

Le colonel avait eu le temps de se lever et de se mettre en garde ; ce que voyant, les deux mégères gravirent l’escalier rapidement et disparurent dans les ténèbres.

La lampe fumeuse battait alors de l’aile, et le comte profita de ses dernières lueurs pour suivre les assassins. Mais arrivant au bout de l’escalier, la prudence lui conseilla de ne point abandonner cette issue.

Il entendait Christine râler en bas, et les gouttes de sang tomber de marche en marche, au milieu du silence. C’était horrible !…

De l’autre côté, au fond du repaire, un remue-ménage étrange faisait craindre au comte que les deux femmes ne voulussent s’échapper par les fenêtres.

L’ignorance des lieux le tenait là depuis un instant, quand un rayon lumineux glissant à travers une pojte vitrée lui permit de voir les deux fenêtres de la chambre donnant sur l’impasse, éclairées par une lumière extérieure. En même temps, il entendit dans la rue une grosse voix s’écrier :

« Hé ! que se passe-t-il donc ici ?… une porte ouverte ! tiens… tiens !

— À moi ! cria le colonel, à moi ! »

Dans le même instant, la lumière se glissait dans la masure.

« Oh ! fit la voix, du sang !… diable… je ne me trompe pas… c’est Christine !…

— À moi !… » répéta le colonel.

Un pas lourd retentit dans l’escalier ; et la tête barbue du wachtmann Sélig, avec son gros bonnet de loutre, sa peau de chèvre sur les épaules, apparut au haut de l’échelle, dirigeant la lumière de sa lanterne vers le comte.

La vue de l’uniforme stupéfia ce brave homme.

« Qui est là ? demanda-t-il.

—Montez mon brave… montez !…