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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/294

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LA VOLEUSE D’ENFANTS.

plainte à l’Empereur, et lui dévoiler la conduite de ses officiers, etc.


III

Cependant le comte suivait la folle, et, par un effet étrange de la surexcitation de ses sens, il la voyait dans la nuit, au milieu de la brume, comme en plein jour ; il entendait ses soupirs, ses paroles confuses, malgré le souffle continu du vent d’automne engouffré dans les rues désertes.

Quelques bourgeois attardés, le collet de leur houppelande relevé sur la nuque, les mains dans les poches et le feutre enfoncé sur les yeux, couraient, de loin en loin, le long des trottoirs ; on entendait les portes se fermer, un volet mal attaché battre la muraille, une tuile enlevée par le vent rouler dans la rue ; puis de nouveau l’immense torrent de l’air reprenait son cours, couvrant de sa voix lugubre tous les bruits, tous les sifflements, tous les soupirs.

C’était une de ces froides nuits de la fin d’octobre, où les girouettes, secouées par la bise, tournent éperdues sur le haut des toits, et crient de leur voix stridente : « L’hiver !… l’hiver !… voici l’hiver !… »

En arrivant au pont de bois, Christine se pencha sur la jetée, elle regarda l’eau noire bouillonner entre les bateaux, puis, se relevanf i’un air incertain, elle poursuivit sa route, en grelottant et murmurant tout bas :

« Ho ! ho ! il fait froid ! »

Le colonel, serrant d’une main les plis de son manteau, comprimait de l’autre les pulsations de son cœur, qui lui semblait près d’éclater.

Onze heures sonnèrent à l’église Saint-Ignace, puis minuit.

Christine Evig allait toujours : elle avait parcouru les ruelles de l’imprimerie, du Maillet, de la Halle-aux-Vins, des Vieilles-Boucheries, des Fossés-de-l’Évêché.

Cent fois le comte, désespéré, s’était dit que cette poursuite nocturne ne pouvait conduire à rien, que la folle n’avait aucun but ; mais, songeant ensuite que c’était sa dernière ressource, il la suivait toujours allant de place en place, s’arrêtant près d’une borne, dans l’enfoncement d’un mur, puis reprenant sa marche incertaine, absolument comme la brute sans asile qui vague au hasard dans les ténèbres.

Enfin, vers une heure du matin, Christine déboucha de nouveau sur la place de l’Évêché. Le temps semblait alors s’éclaircir un peu ; la pluie ne tombait plus, un vent frais balayait la place, et la lune, tantôt entourée de nuages sombres, tantôt brillant de tout son éclat, brisait ses rayons, limpides et froids comme des lames d’acier, dans les mille flaques d’eau stagnant entre les pavés.

La folle alla tranquillement s’asseoir au bord de la fontaine, à la place qu’elle occupait quelques heures auparavant. Longtemps elle resta dans la même attitude, l’œil morne, les haillons collés sur sa maigre échine.

Toutes les espérances du comte étaient évanouies.

Mais, dans un de ces instants où la lune se dévoilait, projetant sa pâle lumière sur les édifices silencieux, tout à coup la folle se leva, allongea le cou, et le colonel, suivant la direction de son regard, reconnut qu’il plongeait dans la ruelle des Vieilles-Ferrailles, à deux cents pas environ de la fontaine.

Dans le même instant, elle partit comme une flèche.

Le comte était déjà sur ses traces, s’enfonçant dans le pâté de hautes et vieilles masures que domine l’antique église de Saint-Ignace.

La folle semblait avoir des ailes ; dix fois il fut au moment de la perdre, tant elle allait vite par ces ruelles tortueuses encombrées de charrettes, de fumiers, de fagots entassés devant les portes à l’approche de l’hiver.

Subitement elle disparut dans une sorte d’impasse remplie de ténèbres, et le colonel dut s’arrêter faute de direction.

Heureusement, au bout de quelques secondes, le rayon jaune et rance d’une lampe se prit à filtrer du fond de ce cul-de-sac, à travers une petite vitre crasseuse ; ce rayon était immobile ; bientôt une ombre le voila, puis il reparut.

Évidemment, quelque être veillait dans le bouge.

Qu’y faisait-on ?

Sans hésiter, le colonel marcha droit à la lumière.

Au milieu de l’impasse, il retrouva la folle, debout dans la fange, les yeux écarquillés, la bouche béante, regardant aussi cette lampe solitaire.

L’apparition du comte ne parut pas la surprendre ; seulement, étendant le bras vers la petite fenêtre éclairée au premier, elle dit : « C’est là ! » d’un accent si expressif, que le comte se sentit frémir.

Sous l’impulsion de ce mouvement, il s’élança contre la porte du bouge, l’ouvrit d’un seul coup d’épaule, et se vit en face des ténèbres.

La folle était derrière lui.