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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/291

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LA VOLEUSE D'ENFANT.

prévôt Kasper Schwartz, une voiture descendait la rue de l’Arsenal ; la sentinelle en faction devant le parc à boulets, reconnaissant l’équipage du comte Diderich, colonel du régiment impérial d’Hilbourighausen, porta les armes ; un salut lui répondit de l’intérieur.

La voiture, lancée à fond de train, semblait devoir tourner la porte d’Allemagne, mais elle prit la rue de l’Homme-de-Fer et s’arrêta devant l’hôtel du prévôt.

Le colonel, en grand uniforme, descendit, leva les yeux et parut stupéfait, car les éclats de rire lugubres de la folle s’entendaient du dehors.

Le comte Diderich était un homme de trente-cinq à quarante ans, grand, brun, d’une physionomie sévère, énergique.

Il pénétra brusquement dans le vestibule,vit Hans entraîner Christine Evig, et, sans se faire annoncer, il entra dans la salle à manger de maître Schwartz en s’écriant :

« Monsieur, la police de votre quartier est épouvantable !… Il y a vingt minutes, je m’arrêtais devant la cathédrale, au moment de l’Angelus. Au sortir de ma voiture, apercevant la comtesse d’Hilbourighausen qui descendait du perron, je me recule pour lui faire place, et je vois que notre fils, — un enfant de trois ans, assis près de moi, — venait de disparaître. La portière du côté de l’évêché était ouverte : on avait profité du moment où j’abaissais le marchepied, pour enlever l’enfant ! Toutes les recherches faites par mes gens sont demeurées inutiles. Je suis désespéré, Monsieur, désespéré !… »

L’agitation du colonel était extrême ; ses yeux noirs brillaient comme l’éclair, à travers deux grosses larmes qu’il cherchait à contenir ; sa main froissait la garde de son épée.

Le prévôt paraissait anéanti ; sa nature apathique souffrait à l’idée de se lever et de passer la nuit à donner des ordres, à se transporter lui-même sur les lieux, enfin, à recommencer, pour la centième fois, des recherches qui étaient toujours restées infructueuses.

Il aurait voulu remettre l’affaire au lendemain.

« Monsieur, reprit le colonel, sachez que je me vengerai. Vous répondez de mon fils sur votre tête. C’est à vous de veiller à la sécurité publique. Vous manquez à vos devoirs , c’est indigne ! Il me faut un ennemi, entendez-vous ? Oh ! que je sache au moins qui m’assassine ! »

En prononçant ces paroles incohérentes, il se promenait de long en large, les dents serrées, le regard sombre.

La sueur perlait sur le front pourpre de maître Schwartz, qui murmura tout bas en regardant son assiette :

« Je suis désolé, Monsieur, bien désolé ; mais c’est le dixiéme !… Les voleurs sont plus habiles que mes agents ; que voulez-vous que j’y fasse ?… »

À cette réponse imprudente, le comte boudit de rage, et saisissant le gros homme par les épaules, il le souleva de son fauteuil :

« Que voulez-vous que j’y fasse !... Ah ! c’est ainsi que vous répondez à un père qui vous demande son enfant !

— Lâchez-moi, Monsieur, lâchez-moi, hurlait le prévôt suffoqué d’épouvante. Au nom du ciel, calmez-vous… une femme… une folle… Christine Evig vient d’entrer ici… elle m’a dit… oui, je me souviens… Hans ! Hans ! »

Le domestique avait tout entendu de la porte, il parut à l’instant :

« Monsieur ?

— Cours chercher la folle.

— Elle est encore là, Monsieur le prévôt.

— Eh bien, qu’elle entre. — Asseyez-vous, Monsieur le colonel. »

Le colonel Diderich resta debout au milieu de la salle, et la minute d’après, Christine Evig rentrait, hagarde et riant d’un air stupide comme elle était sortie.

Le domestique et la servante, curieux de ce qui se passait, se tenaient sur le seuil, bouche béante. Le colonel, d’un geste impérieux, leur fit signe de sortir ; puis se croisant les bras en face de maître Schwartz :

« Eh bien, Monsieur, s’écria-t-il, quelle lumière prétendez-vous tirer de cette malheureuse ? »

Le prévôt fit mine de parler ; ses grosses joues s’agitèrent.

La folle riait comme on sanglote.

« Monsieur le colonel, dit enfin le prévôt, cette femme est dans le même cas que vous ; depuis deux ans elle a perdu son enfant ; c’est ce qui l’a rendue folle. »

Les yeux du colonel se gonflèrent de larmes.

« Après ? fit-il.

— Tout à l’heure elle est entrée chez moi ; elle paraissait avoir une lueur de raison et m’a dit… »

Maître Schwartz se tut.

« Quoi, Monsieur ?

— Qu’elle avait vu une femme emporter un enfant !…

— Ah !

— Et pensant quelle parlait ainsi par égarement d’esprit, je l’ai renvoyée. »