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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/287

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LA PÊCHE MIRACULEUSE.

Je regardai Gambrinus : sa large figure charnue était bouffie de sang, ses joues tremblaient.

Au bout d’une minute, le silence étant rétabli, Van den Brock frappa trois coups sur la table et s’écria d’un ton solennel :

« Maître Cappelmans, vous êtes glorieux en Bacchus !... Quelle est votre boisson ?

— Du skidam ! répondit maître Andreusse, du vieux skidam ! Tout ce qu’il y a de plus vieux et de plus fort ! »

Ces mots produisirent un effet surprenant sur le tavernier.

« Non ! non ! s’écria-t-il ; de la bière, toujours de la bière : pas de skidam. »

Il s’était levé tout pâle.

« J’en suis fâché, dit le bourgmestre d’un ton bref ; mais les règles sont formelles : qu’on apporte ce que veut Cappelmans. »

Alors Gambrinus se rassit comme un malheureux qui vient d’entendre prononcer sa condamnation à mort, et l’on apporta du skidam de l’an XXII, que nous goûtâmes, Van Rasimus et moi, afin de prévenir toute fraude ou mélange.

Les verres furent remplis et la lutte continua.

Toute la population d’Osterhaffen se pressait aux fenêtres.

On avait éteint les chandelles. Il faisait grand jour.

À mesure que la lutte approchait du dénoûment fatal, le silence devenait plus grand. Les buveurs, debout sur les tables, sur les bancs, les chaises,les tonnes vides,regardaient attentifs.

Cappelmans s’était fait servir une andouille et mangeait de bon appétit ; mais Gambrinus ne se ressemblait plus à lui-même ; le skidam le stupéfiait ! Sa large face cramoisie se couvrait de sueur, ses oreilles prenaient des teintes violettes , ses paupières s’abaissaient, s’abaissaient. Parfois un tressaillement nerveux lui faisait relever la tête ; alors, les yeux tout grands ouverts, la lèvre pendante, il regardait d’un air hébété ces figures silencieuses pressées les unes contre les autres ; puis il prenait sa cruche à deux mains et buvait en râlant.

Je n’ai rien vu de plus horrible en ma vie.

Tout le monde comprenait que la défaite du tavernier était certaine.

« Il est perdu ! se disait-on. Lui qui se croyait invincible, il a trouvé son maître ; encore une ou deux cruches, et tout sera fini ! »

Cependant quelques-uns prétendaient le contraire ; ils affirmaient qu’Hérode pouvait tenir encore trois ou quatre heures, et Van Rasimus offrait même de parier une tonne d’æle, qu’il ne roulerait sous la table que vers le coucher du soleil ; lorsqu’une circonstance, en apparence insignifiante, vint précipiter le dénoûment.

Il était près de midi.

Le garçon de cave Nickel Spitz emplissait les cruches pour la quatrième fois.

La grande Judith, après avoir essayé de mettre de l’eau dans le skidam venait de sortir tout en larmes ; on l’entendait pousser des gémissements lugubres dans la chambre voisine.

Hérode sommeillait.

Tout à coup la vieille horloge se mit à grincer d’une façon bizarre, les douze coups sonnèrent au milieu du silence ; puis le petit coq de bois, perché sur le cadran, battit des ailes et fit entendre un ko-ko-ri-ko prolongé.

Alors, mes chers amis, ceux qui se trouvaient dans la salle furent témoins d’une scène épouvantable.

Au chant du coq, le tavernier s’était levé de toute sa hauteur, comme poussé par un ressort invisible.

Je n’oublierai jamais cette bouche entr’ouverte, ces yeux hagards, cette tête livide de terreur.

Je le vois encore étendre les mains pour repousser l’affreuse image. Je l’entends qui s’écrie d’une voix strangulée :

« Le coq ! oh ! le coq !… »

Il veut fuir… mais ses jambes fléchissent !… et le terrible Hérode Van Gambrinus tombe comme un bœuf sous le coup de l’assommoir, aux pieds de maître Andreusse Cappelmans.

· · · · · · · · · · · · · · ·

Le lendemain, vers six heures du matin, Cappelmans et moi nous quittions Osterhaffen, emportant la Pêche miraculeuse.

Notre rentrée à Leyde fut un véritable triomphe ; toute la ville, prévenue de la victoire de maître Andreusse, nous attendait dans les rues, sur les places : on aurait dit un dimanche de kermesse ; mais cela ne parut faire aucune impression sur l’esprit de Cappelmans. Il n’avait pas ouvert la bouche tout le long de la route, et semblait préoccupé.

À peine arrivé chez lui, son premier soin fut de consigner sa porte :

« Christian, me dit le brave homme en se débarrassant de sa grosse houppelande, i’ai besoin d’être seul ; retourne chez ta tante et tâche de travailler. Quand le tableau sera fini, j’enverrai Kobus te prévenir. »

Il m’embrassa de bon cœur et me poussa doucement dehors.

Ce fut un beau jour, lorsque, environ six