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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/286

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LA PÊCHE MIRACULEUSE.

« Quel est ton juge, à toi ? demanda maître Audreusse.

— Adam Van Rasimus. »

Cet Adam Van Rasimus, le nez fleuri, l’échine courbée et l’œil en coulisse, vint prendre place à côté de moi. On le servit de même.

Cela fait, Hérode, tendant sa large main pardessus le comptoir à son adversaire, s’écria :

« N’emploies-tu ni sortilège ni maléfice ?

— Ni sortilège ni maléfice, répondit Cappelmans.

— Es-tu sans haine contre moi ?

—Quand j’aurai vengé Fritz Coppélius, Tobie Vogel le paysagiste, Roëmer, Nickel Brauer, Diderich Vinkelmann, Van Marius, tous peintres de mérite noyés par toi dans æle et le porter, et dépouillés de leurs œuvres, alors je serai sans haine. »

Hérode partit d’un immense éclat de rire ; et les bras étendus, ses larges épaules rejetées en arrière contre le mur :

« Je les ai vaincus la cruche au poing, s’écria-t-il, honorablement et loyalement, comme je vais te vaincre toi-même. Leurs œuvres sont devenues mon bien légitime ; et quant à ta haine, je m’en moque et je passe outre. — Buvons ! »

Alors, mes chers amis, commença une lutte telle qu’on n’en cite pas deux comparables, de mémoire d’homme, en Hollande, et dont il sera parlé dans les siècles des siècles, s’il plaît au Seigneur Dieu : le blanc et le noir étaient aux prises ; les destins allaient s’accomplir !

Une tonne d’æle fut déposée sur la table, et deux pots d’une pinte furent remplis jusqu’au bord. Hérode et maître Andreusse vidèrent chacun le leur d’un trait. Ainsi de suite de demi-heure en demi-heure, avec la régularité du tic-tac de l’horloge, jusqu’à ce que la tonne fût vide.

Après l’æle on passa au porter, et du porter au lambic.

Vous dire le nombre de barils de bière forte qui furent vidés dans cette bataille mémorable me seraitfacile : le bourgmestre Van den Brock en a consigné le chiffre exact sur le registre de la commune d’Osterhaffen, pour l’enseignement des races futures ; mais vous refuseriez de me croire, cela vous paraîtrait fabuleux.

Qu’il vous suffise de savoir que la lutte dura deux jours et trois nuits. Cela ne s’était jamais vu !

Pour la première fois, Hérode se trouvait en face d’un adversaire capable de lui tenir tête ; aussi, la nouvelle s’en étant répandue dans le pays, tout le monde accourait à pied, à cheval, en charrette : c’était une véritable procession ; et comme beaucoup ne voulaient pas s’en retourner avant la fin de la lutte, il se trouva qu’à partir du deuxième jour, la taverne ne désemplit pas une seconde ; à peine pouvait-on se mouvoir, et le bourgmestre était forcé de frapper sur la table avec sa canne et de crier : « Faites place ! » pour qu’on laissât passer les garçons de cave apportant les barils sur leurs épaules.

Pendant ce temps-là, maître Andreusse et Gambrinus continuaient de vider leurs pintes avec une régularité merveilleuse.

Parfois, récapitulant dans mon esprit le nombre de moos qu’ils avaient bus, je croyais faire un rêve et je regardais Cappelmans le cœur serré d’inquiétude ; mais lui, clignant de l’œil, s’écriait aussitôt en riant :

« Eh bien, Christian, ça marche ! Bois donc un coup pour te rafraîchir. »

Alors je restais confondu.

« L’âme de Van Marius est en lui, me disais-je ; c’est elle qui le soutient ! »

Quant à Gambrinus, sa petite pipe de vieux buis aux lèvres, le coude sur le comptoir et la joue dans la main, il fumait tranquillement, comme un honnête bourgeois qui vide sa chope le soir, en songeant aux affaires de la journée.

C’était inconcevable. Les plus rudes buveurs eux-mêmes n’y comprenaient rien.

Le matin du troisième jour, avant d’éteindre les chandelles, voyant que la lutte menaçait de se prolonger indéfiniment, le bourgmestre dit à Judith d’apporter le fil et l’aiguille pour la première épreuve.

Aussitôt il se fit un grand tumulte ; tout le monde se rapprochait pour mieux voir.

D’après les règles de la grande partie, celui des deux combattants qui sort victorieux de cette épreuve a le droit de choisir la boisson qui lui convient, et de l’imposer à son adversaire.

Hérode avait déposé sa pipe sur le comptoir. Il prit le fil et l’aiguille que lui présentait Van den Brock, et, soulevant sa lourde masse, les yeux écarquillés, le bras haut, il ajusta ; mais, soit que sa main fût réellement alourdie, ou que le vacillement des chandelles lui troublât la vue, il fut obligé de s’y reprendre à deux fois, ce qui parut faire une grande impression sur les assistants, car ils se regardèrent entre eux tout stupéfaits.

« À votre tour, Cappelmans ! » dit le bourgmestre.

Alors maître Andreusse se levant, prit l’aiguille, et du premier coup il passa le fil.

Des applaudissements frénétiques éclatèrent dans la salle ; on aurait dit que la baraque allait s’écrouler.