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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/273

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MON ILLUSTRE AMI SELSAM.


l’élégance de l’œuvre s’ajoutant à l’extrême pureté des sons, je me crus transporté au septième ciel.

« Ô grand, grand maître ! m’écriai-je, Ô sublime mélodiste ! Qui pourrait être insensible à tant de grâce, de vigueur et d’inspiration ! »

Mon chapeau était à terre, mes yeux clignotaient, mes genoux vacillaient ; je ne me possédais plus : Selsam, le bocal et la maladie de ma tante n’existaient plus pour moi.

Enfin, au bout d’une heure, je m’éveillai comme d’un songe, étendu sur le canapé du docteur Adrien, et me demandant ce qui venait de se passer.

Je vis Selsam, armé d’une forte loupe, en face de son globe. L’eau du bocal était devenue trouble ; des milliers d’infusoires s’y croisaient en tous sens.

« Eh bien, Selsam, lui demandai-je d’une voix affaiblie, es-tu content ? »

Alors, la face rayonnante, il vint à moi, et, me prenant les deux mains avec expression :

« Merci, merci, mon cher et digne camarade, mille fois merci ! s’écria-t-il. Tu viens de rendre à la science le plus grand service. »

J’étais ébahi.

« Comment ! en jouant un air de musique, j’ai rendu un service à la science, moi ?

— Oui, cher Théodore, et je ne te laisserai pas ignorer la part glorieuse que tu as prise à la solution du grand problème. Viens, suis-moi ; tu vas tout voir, tout comprendre. »

Il alluma un candélabre, car la nuit était venue, puis il ouvrit une porte latérale et me fit signe de le suivre.

J’étais en proie à l’émotion la plus profonde ; en traversant plusieurs pièces successives, je pensais qu’une révolution allait s’accomplir dans tout mon être ; que j’allais recevoir la clef des mondes invisibles.

Le candélabre jetait sa lumière éclatante sur les meubles somptueux de la riche demeure ; les ornements, les tableaux, les tapis défilaient dans l’ombre ; des têtes riantes, sortant de leurs cadres, nous regardaient passer ; et la lumière, glissant de dorure en dorure, nous conduisit enfin au haut d’un large escalier à rampe de bronze.

Nous descendîmes dans une cour intérieure ; le bruit furtif de nos pas s’entendait au loin comme un chuchotement mystérieux.

Dans la cour, je remarquai que l’air était calme ; des étoiles sans nombre brillaient au ciel ; plusieurs portes se présentaient sur notre passage, Selsam s’arrêta devant l’une d’elles, et, se tournant vers moi, me dit :

« Voici mon amphithéâtre. C’est ici que je travaille, que je dissèque. Ne t’émotionne pas... La nature ne lâche ses secrets qu’entre les mains de la mort ! »

J’eus peur : j’aurais voulu reculer, mais Adrien étant entré sans attendre ma réponse, il fallut bien le suivre.

J’entrai donc, pâle d’émotion, et, sur une grande table de chêne, je vis un cadavre, — le cadavre d’un jeune homme, — étendu, les mains serrées au corps, la tête rejetée en arrière, les yeux écarquillés, immobile comme une motte de terre.

Il avait un beau front. Sur le côté gauche, une blessure profonde pénétrait dans les cavités de sa poitrine ; mais ce qui me fit le plus d’impression, ce n’est pas la vue de cette blessure, ni le caractère sombre de cette tête, c’est l’immobilité, le silence !

« Voilà donc l’homme ! me dis-je ; inertie, repos éternel ! »

Cette idée écrasante s’appesantissait sur moi, lorsque Selsam, posant le tranchant de son scalpel sur le corps inerte, me dit :

« Tout cela vit… tout cela bientôt va renaître !… Des milliers d’existences asservies par une même force vont reprendre leur indépendance. La seule chose qui ait cessé d’être dans ce corps, c’est la puissance du commandement, l’autorité qui imposait une direction unique à toutes ces vies individuelles : la volonté ! — Cette puissance était là. »

Il frappa la tête qui rendit un son mat, comme s’il eût touché du bois.

J’étais saisi, et pourtant les paroles de Selsam me rassurèrent un peu.

« Tout n’est donc pas anéanti, me dis-je ; tant mieux !... J’aime mieux vivre en détail que de ne pas vivre du tout.

— Oui, s’écria Selsam, qui semblait voir les pensées aller et venir dans mon front ; oui, l’homme est immortel en détail ; chacune des molécules qui le composent est impérissable ; elles vivent toutes ! mais leur vie, leurs souffrances, se transmettent à l’âme qui les domine, consulte leurs besoins et leur impose ses volontés. On a cherché le type du gouvernement le plus parfait ; on a prétendu le trouver dans une ruche d’abeilles, dans un tas de fourmis : ce modèle idéal du gouvernement, le voilà.

En même temps il plongea son scalpel dans le cadavre et l’ouvrit complètement. J’en reculai d’horreur, mais lui ne parut pas même s’apercevoir de ce mouvement, et poursuivit avec calme :

« Voyons d’abord les moyens d’action et de transmission de l’âme. Tu vois ces milliers de fibres blanches qui se ramifient dans tout le corps : ce sont les nerfs, ce sont les grandes