Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/259

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



j’allongeais le pas, respirant l’air à pleine poitrine, et déjà, derrière la porte de Stuttgard, se découvraient les arbres de la campagne, quand l’idée me vint que j’avais oublié de payer mon logement. Il ne s’agissait que de trois misérables kreutzer ; Fox était bien le plus grand coquin de Munich, il hébergeait tous les mauvais gueux de la ville, mais la pensée qu’un pareil homme pourrait me prendre pour un de ses semblables m’arrêta tout court.

« J’ai entendu dire bien des fois, Monsieur Furbach, que la vertu est récompensée et le crime puni dans ce bas monde ; malheureusement, à force de voir le contraire,je n’en crois plus rien. Il faudrait plutôt dire que du moment qu’un homme est sous la protection des êtres invisibles, tout ce qu’il fait, par courage ou par lâcheté, et même sans le vouloir, tourne à son avantage. — On peut regretter que de véritables bandits aient souvent de pareilles chances, mais qu’importe ! si les honnêtes gens étaient toujours heureux, on se ferait honnête homme par filouterie et le Seigneur n’a pas voulu cela.

« Enfin, je retourne au Coq-Rouge en maudissant ma mauvaise étoile. Fox était en train de se faire la barbe devant un morceau de glace posé sur le bord de sa cheminée. Quand il m’entendit lui dire que je revenais pour payer ses trois kreutzer, le brave homme me regarda de travers, comme s’il eût soupçonné là-dessous quelque ruse diabolique. Mais, toute réflexion faite, après s’être essuyé la barbe, il me tendit la main, pensant que trois kreutzer sont toujours bons à prendre. Une grosse servante, les joues en citrouille, qui dans ce moment essuyait les tables, ne paraissait pas moins émerveillée que lui.

« J’allais me retirer, quand mes yeux rencontrèrent par hasard une rangée de petits cadres tout enfumés, pendus autour de la salle. On avait ouvert les fenêtres pour renouveler l’air, et il y avait un peu plus de jour que la veille, mais cela n’empêchait pas que la salle ne fût encore très sombre. J’ai souvent pensé depuis qu’à de certains moments les yeux éclairent ce qu’ils regardent, c’est comme une lumière intérieure qui nous avertit d’être attentif. Quoiqu’il en soit, j’avais déjà les pieds dans l’allée, lorsque la vue de ces cadres me fit revenir. C’étaient des gravures représentant les paysages des bords du Rhin, des gravures vieilles de cent ans, noires, couvertes de pattes de mouches. Eh bien ! chose étrange, d’un coup d’œil, je les vis toutes, et, dans le nombre, je reconnus celle des ruines que j’avais vues en rêve. J’en devins tout pâle ; il me fallut un instant pour pouvoir monter sur le banc et regarder la chose de plus près. Au bout d’une minute il ne me restait aucun doute : les trois tours en face, le village au-dessous, le fleuve à quelques cent mètres plus loin, tout y était ! Je lus au bas, en vieux caractères allemands : « Vues du Rhin. — Brisach. » Et, dans un coin : « Frédérich sculpsit, 1728. » Il y avait juste cent ans.

« Le tavernier m’observait.

« — Ah ! ah ! flt-il, vous regardez Brisach, c’est mon pays ; les Français ont brûlé la ville, les gueux ! »

« Je descendis du banc et demandai :

« — Vous êtes de Brisach ?

« — Non, je suis de Mulhausen, à quelques lieues de là, un fameux pays ; on y boit le vin à deux kreutzer le litre dans les bonnes années.

« — Est-ce qu’il y a loin d’ici là ?

« — Une centaine de lieues. On dirait que vous avez l’idée d’y aller.

« — C’est bien possible. »

« Je sortis, et lui, s’avançant sur le seuil de la taverne, me cria d’un ton goguenard :

« — Hé ! dites donc, avant d’aller à Mulhausen, réfléchissez : vous me devez peut-être encore quelque chose ? »

« Je ne répondis pas, j’étais en route pour Brisach ; je voyais là-bas, au fond du sombre caveau, des masses d’or, je les brassais déjà, je les prenais à pleines poignées et les laissais retomber ; elles rendaient un son mat et de petits éclats de rire qui me donnaient froid dans les os.

« Voilà, Monsieur Furbach, comment, après avoir pris congé de Munich, j’arrivai heureusement au Vieux-Brisach. C’était le 3 octobre 1828 ; je m’en souviendrai toute ma vie. Ce jour-là, je m’étais mis en route de grand matin. Vers neuf heures du soir, j’aperçus les premières maisons du village ; il pleuvait à verse : mon feutre, ma blouse, ma chemise étaient percés jusqu’à la peau ; une petite brise des glaciers de la Suisse me faisait claquer les dents ; il me semble encore entendre la pluie tomber, le vent souffler, le Rhin mugir. Plus une lumière ne brillait au Vieux-Brisach. Une vieille femme m’avait indiqué l’auberge du Schlossgarten au haut de la côte ; j’avais fini par trouver la rampe : je montais en tâtonnant et me disais : « Seigneur Dieu… Seigneur Dieu… si tu ne veux pas que je périsse ici, si tu veux accomplir envers un pauvre diable comme moi le quart de tes divines promesses, arrive à mon secours ! »

« Cela n’empêchait pas l’eau de clapoter, le feuillage, au revers du talus, de grelotter, et la bise de siffler de plus belle à mesure que je montais.