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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/256

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LE TRESOR DU VIEUX SEIGNEUR.

ville, et ce n’est pas encore une ruine. La vieille cité morte est envahie par des centaines de chaumières rustiques, qui se pressent alentour, qui grimpent à ses bastions, qui s’accrochent à ses fissures, et dont la population hâve, déguenillée, pullule comme les maringouins, les moustiques, les mille insectes à tenailles, à tarières qui se nichent dans les vieux chênes, les creusent, les dissèquent et les réduisent en poudre.

Au-dessus des toits de chaume étagés contre les remparts, s’ouvre encore la porte du fort avec sa voûte armoriée, ses herses et son pont-levis suspendu sur l’abîme. De larges brèches laissent couler les décombres autour de la côte ; la ronce, la mousse, le lierre joignent leurs efforts destructeurs à ceux de l’homme : tout descend, tout s’en va !

Quelques ceps de vigne s’emparent des créneaux ; le pâtre et sa chèvre se posent fièrement sur les corniches, et, chose bizarre, les femmes du village, les jeunes filles, les vieilles commères montrent leurs visages naïfs par mille ouvertures pratiquées dans les murailles du château : chaque cave de l’ancienne forteresse est devenue un logis commode, il a suffi d’ouvrir des fenêtres et des lucarnes aux remparts. On voit les chemises, les robes rouges ou bleues, les guenilles de tous ces ménages flotter à la cime des airs, leurs eaux grasses suinter des goulots dans les fossés. Au-dessus s’élèvent encore quelques solides édifices, des jardins, de grands chênes, la cathédrale Saint-Étienne, tant vénérée de Barberousse.

Étendez surtout cela les teintes grises du crépuscule matinal, déroulez au-dessous, à perte de vue, la nappe bleuâtre du Rhin qui mugit ; représentez-vous sur les grandes dalles de la jetée des files de tonnes et de caisses, et vous aurez l’impression que dut éprouver M. Furbach en abordant au rivage.

Il aperçut au milieu des ballots un homme, la chemise débraillée, les cheveux plats collés aux tempes, assis au bord d’une petite charrette à bras, la bretelle sur l’épaule.

« Monsieur s’arrête à Vieux-Brisach ? Monsieur descend au Schlossgarten ? lui demanda cet homme d’une voix inquiète.

— Oui, mon garçon, vous pouvez charger mes bagages. »

Il ne se fit pas répéter l’invitation. Le batelier reçut ses douze "pfennings" et l’on partit pour l’antique castel.

À mesure que s’élevait le jour, l’immense ruine se dégageait de l’ombre, et ses mille détails pittoresques s’accusaient avec une netteté bizarre. Ici, sur une tour décrépite, autrefois la tourelle des signaux, une nuée de pigeons avaient élu domicile ; ils se peignaient tranquillement du bec dans les meurtrières d’où jadis les archers lançaient leurs flèches. Ailleurs, un tisserand matinal avançait au bout de longues perches ses écheveaux de chanvre par les lucarnes d’un donjon, pour les sécher au grand air. Des vignerons grimpaient la côte : quelques cris de fouine traversaient le silence, elles ne devaient pas manquer dans ces décombres.

Au bout d’un quart d’heure environ, M. Furbach et son guide atteignirent une large voie en spirale, pavée d’un cailloutage noir et luisant comme du fer, et bordée d’un mur à hauteur d’appui, dont la courbe s’élevait jusqu’à la plate-forme. C’était l’ancienne avancée du Vieux-Brisach. Tout en haut de cette voie, près de la porte de Gontran l’Avare, M. Furbach, se penchant sur le petit mur, vit au-dessous les chaumières innombrables étagées jusqu’au bord du fleuve : leurs cours intérieures, leurs escaliers et leurs galeries vermoulues, leurs toits de bardeaux, de chaume et de planches, et leurs petites cheminées fumantes. Les ménagères allumaient leur feu sur l’âtre, les enfants en chemise allaient et venaient dans l’intérieur des masures, les hommes ciraient leurs bottes ; un chat rôdait sur le plus haut pignon ; dans une basse-cour, à deux cents mètres de là, quelques poules grattaient un fumier, et par le toit effondré d’une vieille grange, on voyait une nichée de lapins, la croupe en l’air et la queue en trompette, filer dans l’ombre. Tout cela se découvrait aux regards, jusque dans les plus sombres recoins ; la vie humaine, les mœurs, les habitudes, les plaisirs et les misères de la famille s’y montraient sans mystère.

Et pourtant M. Furbach, pour la première fois peut-être, trouva du mystère à ces choses : un sentiment de crainte indéfinissable se glissa dans son âme. Était-ce la multiplicité des rapports existant entre toutes ces créatures, et dont il ne pouvait se rendre compte ? Était-ce le sentiment de la cause éternelle présidant au développement de ces existences ? Était-ce la morne tristesse de ces vastes remparts, assistant à leur destruction sous l’effort de ce monde infini ? Que sais-je ? Lui-même n’aurait pu le dire ; mais il lui semblait qu’un autre monde coexistait en quelque sorte avec ce monde apparent ; que les ombres allaient et venaient comme autrefois dans leur domaine, tandis qu’au-dessous s’agitaient la vie, le mouvement, l’activité de la chair. Il eut peur, et se mit à courir vers sa charrette. L’air vif de la plate-forme, au sortir du chemin de ronde, dissipa ces impressions étranges. En traversant la terrasse, il vit à sa droite l’antique cathé-