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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/251

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LE TISSERAND DE LA STEINBACH

mite. Trois ou quatre petits enfants à peu près nus, se traînaient autour d’elle comme des grenouilles.

Plus loin, des femmes et des hommes, accroupis dans l’ombre, faisaient leurs préparatifs de départ ; ils se levaient, couraient et traversaient le cercle de lumière, pour jeter des brassées de feuilles dans le feu, qui s’élevait de plus en plus, tordant des masses de fumée sombre au-dessus du vallon.

Tandis que je regardais cela tranquillement, une idée du diable me passa par la tête… une idée qui d’abord me fit rire en moi-même.

« Hé ! me dis-je, si tout à coup une grosse pierre tombait du ciel au milieu de ce tas de monde, quelle mine ferait la vieille ! et les autres, comme ils ouvriraient les yeux ! — Hé ! hé ! hé ! ce serait drôle. »

Mais ensuite je pensai naturellement qu’il faudrait être un scélérat, pour détacher une pierre et la rouler sur ces bohémiens, qui ne m’avaient jamais fait de mal.

« Oui… oui… me dis-je en moi-même, ce serait abominable... je ne me pardonnerais jamais de ma vie ! »

Malheureusement une grosse pierre se trouvait au bout de mon pied, et je la balançais doucement… comme pour rire. »

Ici Heinrich fit une pause. Il était très-pâle. Au bout de quelques secondes, il reprit :

« Voyez-vous, maître Christian, on a beau dire le contraire, la chasse est une passion diabolique ; elle développe les instincts de destruction qui se trouvent au fond de notre nature, et finit par nous jouer de mauvais tours.

Si je n’avais pas été habitué à verser le sang depuis plus de trente ans, il est positif que l’idée seule que je pouvais écraser un de ces malheureux zigeiners, m’aurait fait dresser les cheveux sur la tête. J’aurais quitté la place sur-le-champ, pour ne pas succomber à la tentation ; mais l’habitude de tuer rend cruel… Et puis, il faut bien le dire, une curiosité diabolique me retenait.

Je me représentais les bohémiens, consternés, la bouche béante, courant à droite et à gauche, levant les mains, poussant des cris, et grimpant à quatre pattes au milieu des rochers avec des figures si drôles, des contorsions si bizarres, que, malgré moi, mon pied s’avançait tout doucement… tout doucement… et poussait l’énorme pierre sur la pente !

Elle partit.

D’abord elle fit un tour, lentement. J’aurais pu la retenir. Je me levai même pour m’élancer dessus, mais la pente était si roide en cet endroit, qu’au deuxième tour elle avait déjà sauté trois pieds, puis six, puis douze !… Alors, moi, debout, je sentis que je devenais pâle et que mes joues tremblaient. Le rocher montait, descendait, juste en face de la flamme. Je le voyais en l’air, puis retomber dans la nuit, et je l’entendais bondir comme un sanglier.

C’était terrible !

Je jetai un cri… un cri à réveiller la montagne. Les bohémiens levèrent la tête… il était trop tard ! Au même instant, le rocher parut en l’air pour la dernière fois, et la flamme s’éteignit. »

Heinrich se tut, me fixant d’un œil hagard. La sueur perlait sur son front. — Moi, je ne disais rien ; j’avais baissé la tête, je n’osais pas le regarder !

Après quelques instants de silence, le vieux braconnier reprit :

« Voilà ce que j’ai fait, maître Christian, et vous êtes le premier à qui j’en parle, depuis ma confession au vieux curé Gottlieb, de Schirmeck, deux jours après le malheur. — Ce curé me dit :

« Heinrich, l’amour du sang vous a perdu. Vous avez tué une pauvre vieille femme, pour une envie de rire… C’est un crime épouvantable. Laissez là votre fusil, travaillez au lieu de tuer, et peut-être le Seigneur vous pardonnera-t-il un jour !… Quant à moi, je ne puis vous donner l’absolution. »

Je compris que ce brave homme avait raison que la chasse m’avait perdu. Je donnai mon chien au sabotier du Chêvrehof, j’accrochai mon fusil au mur, je repris la navette… et me voilà ! »

Le tisserand se tut.

Nous restâmes longtemps assis en face l’un de l’autre, sans échanger une parole.

La nuit était venue, un silence de mort planait sur le hameau de la Steinbach ; et tout au loin, bien loin, sur la route de Saverne, une lourde voiture, lancée au galop, passait avec un cliquetis de ferrailles.

Vers neuf heures, la lune, commençant à paraître derrière le Schnéeberg, je me levai pour sortir.

Le vieux braconnier m’accompagna jusqu’au seuil de sa cassine.

« Pensez-vous que le Seigneur me pardonnera, maître Christian ? » dit-il en me tendant la main.

Sa voix tremblait.

« Si vous avez beaucoup souffert, Heinrich !… Souffrir, c’est expier. »

Il me regarda quelques instants sans répondre.

« Si j’ai beaucoup souffert ? fit-il enfin avec amertume, si j’ai beaucoup souffert ? — Ah ! maître Christian, pouvez-vous me demander