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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/25

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

Ces grands toits moussus, ces longues poutres croisées par l’industrie de l’homme, ces hauts pignons, ces lucarnes sombres ; au fond, la petite porte du jardin ouverte sur la campagne, où commençaient à pâlir les ténèbres ; les formes vagues, indécises des arbres dans le crépuscule, tout portait l’illustre philosophe aux plus agréables rêveries.

Peu à peu le jour descendit des toits, et les ombres s’allongèrent dans la cour ; puis au loin, bien loin, Mathéus entendit une alouette qui chantait ; puis un coq passa la tête par la lucarne du poulailler, fit un pas, déploya ses ailes brillantes pour y laisser pénétrer l’air frais du matin : un frisson de bonheur souleva toutes ses plumes ; il enfla sa poitrine et lança dans l’espace un cri perçant, aigu, prolongé, qui s’étendit jusque dans les forêts environnantes. Les poulettes frileuses s’avançaient timidement au bord de l’échelle, s’appelant l’une l’autre, sautant d’échelon en échelon, se peignant du bec, caquetant et riant à leur manière ; elles se répandirent le long des murs et saisirent à la hâte les vermisseaux qui humaient la rosée ; les pigeons ne tardèrent pas à décrire un large circuit sur la cour ; enfin les vifs rayons du soleil se glissèrent dans les étables ; une brebis bêla lentement, toutes les autres lui répondirent, et Mathéus ouvrit un volet pour donner de l’air à ces pauvres animaux. Un spectacle ravissant épanouit alors le cœur du bonhomme : le jour pénétrait en longues traînées d’or au milieu des ombres tremblotantes, effleurant les poutres noires, les harnais suspendus à la muraille, les crèches hérissées de fourrage. Rien de paisible comme ce tableau : les grands bœufs, la paupière à demi close, la tête appesantie, les genoux ployés sous le poitrail, sommeillaient encore ; mais la belle génisse blanche était déjà tout éveillée ; elle posait son museau bleuâtre, où perlait une brillante moiteur, sur la croupe de la vache laitière, et regardait Mathéus de ses grands yeux surpris comme pour dire : « Que nous veut donc celui-là ? je ne l’ai jamais vu. »

Il y avait aussi le cheval de labour, qui semblait bien las, bien abattu, ce qui ne l’empêchait pas de tirer de temps en temps une longue mèche de trèfle, qu’il mâchait pour l’amour de Dieu ; la petite chevrette noire se dressait sur le râtelier pour atteindre une touffe d’herbe encore fraîche. Mais ce qui frappa surtout l’illustre docteur, ce fut le magnifique taureau du Glaan, l’orgueil et la gloire de la mère Windling.

Il ne pouvait se lasser d’admirer cette tête large et crépue comme la souche d’un vieux chêne, ces cornes luisantes et courtes comme des coins de fer, ce fanon souple et moelleux, qui de la lèvre inférieure flottait jusqu’aux genoux.

« Ô noble et sublime animal, se disait-il d’un accent attendri, tu ne saurais t’imaginer combien ta vue m’inspire de pensées profondes et judicieuses ! Non, tu n’as pas encore atteint le développement intellectuel et moral qui pourrait t’élever à la hauteur d’un sentiment psychologico-anthropo-zoologique, mais tes formes n’en sont pas moins merveilleuses ; elles attestent, par leur ensemble harmonieux, la grandeur de la nature ; car, quoi qu’en disent les matérialistes, êtres dépourvus de toute saine logique et de raisonnement suivi, cela ne s’est pas fait dans un seul jour ; il a fallu des milliers de siècles pour t’amener à ce degré de perfection esthétique. Oui, le passage de la forme minérale à la forme végétale, de la forme végétale à la forme animale, est incommensurable, sans parler des intermédiaires ; car de l’état de chardon à celui de chêne, et de l’état d’huître à celui de taureau, la distance est prodigieuse. Aussi Frantz Mathéus admire en toi cette force intérieure que l’on appelle Dieu, âme, vie ou de tout autre nom, et qui travaille sans cesse au perfectionnement des types et au développement de l’individualité dans la matière. »

Alors il se tut et resta plongé dans une muette extase.

Or, tandis que Mathéus s’adressait à haute voix ces réflexions, la planche du soupirail par où l’on jette le fourrage aux bestiaux glissait tout doucement dans sa rainure, et la tête joufflue de Coucou Peter s’inclinait au dehors. Il est facile de concevoir la surprise du ménétrier lorsqu’il vit son illustre maître haranguer un taureau.

« Tiens ! tiens ! se dit-il, je crois qu’il veut le convertir ! »

En même temps une idée singulière lui passa par l’esprit :

« Ah ! ah ! ce sera drôle, fit-il. Attends, attends, le taureau va te répondre ! »

Puis il joignit les mains devant sa bouche et s’écria :

« Oh ! oh ! oh ! grand docteur Mathéus… je suis bien… bien malheureux ! »

À ces mots l’illustre philosophe recula tout épouvanté.

« Qu’est-ce ? balbutia-t-il en promenant des yeux ébahis autour de lui. Quoi !… Qu’est-ce que j’entends ? »

Mais il ne put rien voir ; la tête de Coucou Peter était cachée par une botte de paille dans la crèche, et cet excellent disciple riait, riait à s’en tordre les côtes.