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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/246

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MAITRE DANIEL ROCK

Paris ; c’était trop beau, les gens étaient trop endimanchés, les figures trop graves : on avait l’air d’être venu là pour entendre le discours de Zacharias Piper.

En outre, il faisait une chaleur… une chaleur à vous dessécher sur pied… On suait… on étouffait… on se pâmait comme des poissons sur le sable.

Sauf les dames, auxquelles des garçons en tablier blanc versaient des rafraîchissements sous les yeux de toute la montagne, comme pour réjouir la vue de ceux qui mouraient de soif, sauf les dames, tous les autres imploraient une pluie battante et sentaient la sueur couler le long de leur échine.

Cependant, il y eut un moment sublime, dont tous les assistants se souviendront jusqu’à leur dernier jour : ce fut quand, après six heures d’attente, apparut tout au bout de l’horizon le premier convoi.

Ceux qui se trouvaient à la cime des côtes purent seuls l’apercevoir.

« Le voilà ! dirent-ils, il arrive ! »

Et cette exclamation : « Le voilà ! le voilà ! » répétée de bouche en bouche jusqu’au fond de la vallée, produisit une rumeur immense… puis tout se tut : on aurait dit que tout était mort !

On entendit un sifflement, mais un sifflement tel que nul de ceux qui se trouvaient là n’en avait encore entendu de semblable… C’était au loin… bien loin… et pourtant chacun se sentait frémir.

Tout à coup un bruit sourd, formidable, fit mugir les échos… La locomotive venait de s’engager sous le grand tunnel d’Erschwiller… Elle roulait… roulait… comme sur la pente de l’enfer… La terre en tremblait… Toutes les têtes se penchaient, bouche béante.

Enfin la voilà qui sort, déroulant dans le ciel sa spirale de fumée blanche… Elle file comme un éclair !

Jamais… non, jamais plus grand spectacle n’apparut aux hommes !… Chacun en ce moment était fier de se dire :

« Je suis homme… mes semblables ont fait cela ! »

Or, vous saurez que sur la locomotive se trouvaient les ingénieurs du chemin de fer, Horace, Fragonard, Cyprien.

Ils étaient glorieux de leur œuvre : ils en avaient le droit. En voyant cette vallée immense, où l’on découvrait, à perte de vue, autant de têtes attentives, émerveillées, que de feuilles dans les bois, ils agitaient leurs chapeaux et ouvraient la bouche comme des enthousiastes, criant de toute leur force ; mais on ne les entendait pas : le bruit de la terrible machine couvrait tout.

En ce moment, comme ils arrivaient au grand tournant de la vallée, monsieur Horace en avant, les yeux fixés sur le second tunnel qui traverse la montagne au haut de laquelle se trouvent les ruines du château de Felsenbourg, tout à coup le petit homme pâlit… ses cheveux se dressèrent sur sa tête… ses bras s’étendirent, montrant quelque chose…

Toute la mutitude eut peur… tous les regards suivirent son geste ; et qu’est-ce qu’on vit ? Le vieux Daniel Rock et ses fils, armés chacun d’une grande pique, apparaître sous la voûte ténébreuse du souterrain, et s’avancer en pleine lumière !

La machine courait sur eux comme le vent… Encore une demi-minute, elle devait leur passer sur le corps et s’engouffrer dans la montagne.

Le vieux forgeron entre ses fils, la tête haute, sa lance dans la main droite, le sourcil froncé, les mâchoires serrées, son grand nez en bec d’aigle recourbé comme une griffe, la regardait venir d’un air de défi et semblait dire :

« Tu ne passeras pas ! »

On ne pouvait s’empêcher d’admirer la fierté de son attitude.

Christian et Kasper, côte à côte avec lui, le cou nu, la poitrine découverte, semblaient impassibles comme deux statues.

Subitement ils se penchèrent tous trois, en arc-boutant leurs fortes piques dans le sol…

Et la foule se prit à frémir !

Il était trop tard pour arrêter la machine… C’est pourquoi monsieur Horace, dans la crainte d’un déraillement qui aurait eu des conséquences terribles, s’écria d’une voix tellement vibrante qu’elle domina le bruit du convoi :

« Lâchez tout !… »

La locomotive se couvrit aussitôt d’un nuage de vapeur blanche, et s’engouffra dans le tunnel avec un sifflement épouvantable… Lorsqu’elle eut disparu, tous les yeux se portèrent à la place où, quelques secondes avant, se trouvaient le vieux Rock et ses fils.— Elle était vide. — Les trois forgerons et leurs fortes lances avaient été broyés comme de la paille… et l’on entendait la machine rouler… rouler toujours !

Alors tous les assistans se regardèrent pâles comme des morts, et plusieurs se dirent entre eux :

« Voilà comment l’idée balaye la matière !… Rien ne peut l’arrêter : ni la force… ni le courage… il faut marcher avec elle… ou mourir ! »

Maître Élias, entendant ces choses, répondit :