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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/243

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MAITRE DANIEL ROCK.

de toile retroussés sur leurs jambes nues, la poitrine et la face ruisselantes de sueur.

Ils étaient debout près de l’enclume, le marteau au poing.

En travers des larges dalles se trouvaient étendues deux piques longues de quinze à vingt pieds, le manche de chêne au milieu, la pointe de fer bleuâtre longue d’une brasse, et l’autre bout armé d’une pointe courte, solide, obtuse ; enfin deux lances pareilles à celles des géants du moyen âge.

Cet ensemble avait quelque chose d’imposant.

Au moment où Polack regarda, le vieux forgeron riait :

« Eh bien, Fuldrade, s’écria-t-il, le travail avance.

— Oui, » répondit la vieille en se levant. Puis, s’approchant de l’une des piques, elle se baissa, essayant de la lever de terre… Ses petites mains blanches s’y cramponnaient avec force… toutes les fibres de sa figure pâle se tendirent… la pique ne bougeait pas… Les forgerons regardaient en souriant.

« Comment les trouvez-vous, Fuldrade ? demanda le vieux.

— Elles sont lourdes… bien lourdes, Daniel… qui pourra les tenir ? »

Alors le vieillard, sans dire un mot, marcha vers la pique que Fuldrade n’avait pu soulever : il la saisit d’une main, l’enleva comme une plume et la brandit fièrement au-dessus de sa tête.

Il était magnifique à voir ainsi… Christian et Kasper eux-mêmes paraissaient émerveillés de sa vigueur, et la vieille s’écria :

« Daniel, tu est beau comme Hugues le Borgne ! »

Lui, l’œil étincelant, après avoir brandi la pique, la jeta sur les dalles sonores ; elle rebondit avec un éclat métallique, et longtemps ce bruit terrible retentit dans les ruines.

Polock en eut la chair de poule.

« Maintenant, dit le vieux, passons à l’autre… nous en avons deux solides : elles ne plieront pas !

— Non, s’écria la vieille, non… elles ne plieront pas ! »

Polack, ayant vu ce qu’il désirait, descendit avec prudence des décombres et se prit à courir sur le plateau comme un lièvre… Il se glissa dans le sentier des roches, regardant derrière lui, et disparut.

Les marteaux venaient de reprendre leur tic toc monotone.

Vers deux heures du matin, le crieur entrait chez monsieur le maire et lui racontait la scène dont il avait été témoin.

Maître Zacharias l’écoutait dans une stupéfaction profonde.

« Que veulent-ils faire de ces piques ? demanda-t-il.

— Je n’en sais rien, monsieur le maire… mais c’est terrible !

— Oui, c’est terrible, Polack… nous y réfléchirons… Ces bandits doivent méditer quelque nouveau crime… Des piques longues de vingt pieds ! ça doit être pour enfoncer les portes des honnêtes gens pendant leur sommeil… à moins qu’ils ne veuillent armer leur château… chose défendue par les lois. Nous examinerons cette affaire à loisir. Les dangers que vous avez courus, Polack, vous élèvent dans mon estime… mais ils m’empêchent de rédiger dans ce moment un rapport circonstancié… Je tremble pour vous !… Demain, je convoquerai le conseil ; nous délibérerons.

— Oui, monsieur le maire, et vous n’oublierez pas mon augmentation de cent francs ?

— Soyez tranquille, Polack, vous avez des droits à la reconnaissance publique… Je m’en charge ! »

Ainsi fut découvert le travail des Rock dans leur retraite, travail mystérieux qui motivait les craintes de monsieur le maire Zacharias et justifiait les clameurs de la commune.

Il faut avouer que les appréhensions de maître Piper n’étaient pas dénuées de tout fondement, et qu’une visite domiciliaire, en pareille circonstance, devenait très légitime : ces grandes piques de vingt pieds étaient évidemment des armes de guerre !


XX


Le lendemain, maître Zacharias, dès neuf heures du matin, allait convoquer le conseil municipal, lorsqu’il reçut de monsieur le sous-préfet de Sarrebourg une missive qui l’informait de la prochaine inauguration du chemin de fer, et qui l’invitait en même temps à convoquer les populations environnantes à cette solennité de la civilisation.

Dans un post-scriptum, monsieur le sous-préfet faisait entendre que les fonctionnaires dévoués pourraient espérer des distinctions flatteuses.

Alors Zacharias Piper s’enflamma d’enthousiasme, ses joues se colorèrent d’une noble ardeur ; il se ressouvint de sa place de juge de paix, et ne douta point que l’occasion ne fût venue d’atteindre, par un dernier effort, à cet objet de sa longue ambition.