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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/239

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MAITRE DANIEL ROCK.

Thérèse était accourue d’avance, il leur cria :

« Bénédum !… Ludwig !… ils sont tous ici ! Ha ! ha ! ha ! Tiens, Thérèse, prends le petit que je les embrasse… Christian ! Kasper ! venez donc, nous voilà tous réunis ! »

Les embrassades devinrent générales… on riait, on pleurait, chacun selon son tempérament et ses goûts individuels.

« Que tu as dû souffrir là-bas, pauvre vieux ! disait Bénédum,

— Bah !… c’est fini ! n’y pensons plus… les anciens qui partaient pour les croisades, mon cher Frantz, en avaient bien d’autres à supporter ! Nous sommes hors de la main des infidèles, voilà le principal… le reste, je ne m’en inquiète plus… Asseyons-nous ! »

Fuldrade, pendant cette scène, continuait à traire ses chèvres, comme si rien n’avait frappé ses yeux ni ses oreilles… Seulement alors, le père Rock parut se souvenir d’elle, et, prenant l’enfant, il lui dit :

« Regardez, Fuldrade, que pensez-vous de ce gaillard-là ?

— Je pense qu’il te ressemble, Daniel : il a ton bec et tes ongles, mais ce n’est pas une raison pour lui laisser tout faire !

— C’est vrai, Fuldrade, c’est vrai ! à chacun sa part. »

Il rendit l’enfant à Thérèse, et s’asseyant au milieu des autres autour du feu, d’un air plus calme :

« Ah çà ! dit-il, je suis content de vous avoir vus… mais il ne s’agit pas de ça !… D’abord, tu sauras, Bénédum, que nous resterons ici…

— Comment ! vous ne retournez pas au village ?

— Non ! je n’aime pas les brigands qui m’ont dépouillé… Si, par malheur, j’en rencontrais un dans un moment de mauvaise humeur, je l’assommerais net !…

— Tu n’y songes pas, Daniel, à ton âge…

— Moi, Bénédum, j’ai toujours le même âge pour en vouloir aux gueux ; l’âge ne m’ôte rien de ma colère ; au contraire, plus je vieillis, plus la rancune s’enracine dans mon cœur… Je ne veux pas me faire meilleur que je ne suis… Tout à l’heure encore, en regardant par ce trou, et en voyant Zacharias Piper qui se promenait devant la mairie, j’ai senti la colère m’entrer jusque dans la moelle des os… et, si je l’avais tenu !…

— Mais, réfléchis donc un peu… dans ces ruines… l’hiver !…

— Quant à l’hiver, nous y penserons plus tard… En attendant, tu chargeras demain l’enclume, le soufflet, les marteaux, les tenailles, sur tes ânes, et tu me les amèneras ! »

Bénédum, Ludwig et Thérèse se regardaient avec stupeur.

« Et que diable pourrez-vous forger ici ? s’écria le meunier ; pas une voiture, pas un cheval ne passe sur la côte tous les cent ans !

— Nous forgerons notre chef-d’œuvre, répondit le vieux Rock avec un sourire bizarre, Autrefois, pour devenir forgeron, il fallait avoir forgé quelque chose : un casque, un bouclier, une armure complète… aujourd’hui il suffit d’écrire au-dessus de sa porte : « Christophe ou Nicolas, forgeron. » C’est plus commode ; mais je suis pour le vieux temps, moi ! J’aime les vieilles coutumes !… nous allons donc forger un chef-d’œuvre ! N’est-ce pas, garçons ? »

Kasper et Christian inclinèrent la tête. « Quelque chose de soigné !… vous verrez ça ! reprit le vieux.

— Mais qu’est-ce donc ?

— Je ne puis te le dire maintenant… c’est une surprise que je veux faire à tout le monde. »

Bénédum connaissait le caractère inflexible de son camarade : depuis l’affaire du conseil municipal, il avait résolu de ne plus lui faire ni opposition ni discours. Quoiqu’il trouvât l’idée ridicule, et même tout à fait extravagante, pour ne pas troubler l’harmonie générale il inclina la tête et promit que tout serait fait selon les volontés du père Daniel.

On causa d’une foule d’autres choses encore : des difficultés du chemin de fer, de la fortune d’Élias Bloum, de ce qui s’était passé depuis cinq ans à Felsenbourg ; mais tout cela paraissait intéresser médiocrement le vieux reiter, qui, de temps en temps, bâillait jusqu’aux oreilles, et n’avait de véritable plaisir qu’à regarder sa progéniture. Enfin, vers dix heures, il dit :

« Tu sauras, Bénédum, que nous n’avons ! pas dormi depuis avant-hier. Mes garçons doivent avoir sommeil… Moi, je suis assez las… Vous reviendrez nous voir un autre jour… Allons, Thésèse, embrasse-moi… Ludwig, rallume ta lanterne… et retournez chez vous… Prenez surtout garde de glisser en sortant du donjon : il y a là une place dangereuse !… »

Tout le monde se leva, et le vieillard, debout à la porte de la tour, regarda la lanterne projeter sa lumière vacillante sur les bruyères sombres, jusqu’à ce qu’elle eût atteint le bord du plateau. Alors il rentra, et dit à ses garçons :

« Vous êtes fatigués ; Fuldrade et moi nous avons encore à causer un peu de nos affaires… allez vous coucher sous la voûte : dans une ou deux heures j’irai vous rejoindre. »