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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/238

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MAITRE DANIEL ROCK.

milieu de la tour, enveloppant de sa flamme d’or et de ses nuages de fumée grisâtre, un superbe cuissot de chevreuil embroché d’un piquet de bois vert.

« Voilà ce que le braconnier Zélig, du Hirschland, est venu m’apporter ce matin de sa chasse, c’est un brave homme ; il m a même laissé sa gourde de brimbellevasser ; il m’a suffi de lui dire que le père Rock et ses fils viendraient me voir, et que je n’avais rien à leur offrir après un long voyage.

— Vous saviez donc, Fuldrade, que nous étions libres ? » demanda le vieux forgeron tout surpris.

Alors, elle, le prenant par la main, et le conduisant près d’une meurtrière qui plongeait sur l’abîme :

« Tiens, fit-elle, regarde ! Tout le village t’attend, pour vous voir passer vaincus, toi et tes fils !… Vois-tu… là-bas… sur les marches de la mairie, maître Zacharias en cravate blanche ? Vois-tu le vieux juif Élias devant l’auberge du Cygne, et toute cette foule pressée dans la rue ? Ils espéraient tous vous voir humiliés… mais ils attendront longtemps ! Je savais bien, moi, que tu viendrais aux ruines ! »

Maître Daniel, penché dans la meurtrière, voyait, à deux mille pieds au-dessous, ce que lui montrait la vieille, et ses dents grinçaient de rage :

« C’est bien !… dit-il en se relevant. Approchez, garçons, c’est ainsi qu’on voulait nous recevoir !… »

Ils regardèrent, chacun à son tour, le front pâle.

« Estimez-vous heureux, s’écria la vieille, de ne pas appartenir à cette race, car vous avez encore de grands devoirs à remplir ! Tout n’est pas fini… le dragon a remué beaucoup de terre, mais il n’a pas encore traversé la montagne… soyez prêts… l’instant est venu !

— Je le sais, Fuldrade, dit le forgeron, nous causerons de ces choses… Asseyez-vous, garçons… mangez !… Ceux de là-bas seront étonnés… c’est moi, Daniel Rock, qui vous le dis… et puisqu’ils veulent nous voir… ils nous verront ! »

Il s’assit alors sur une haute marche de la porte. Christian, ayant tiré le cuissot de sa broche, vint le lui présenter avec du pain. Il en découpa de longues tranches, qu’ils se mirent à manger de bon appétit. La gourde du braconnier passait de main en main, et la vieille, assise en face d’eux, sur son escabeau, le genou levé, les regardait en souriant.

Il était alors environ sept heures du soir, le feu d’érable, levant parfois sa grande aile pourpre, passait sur tous ces visages énergiques en écartant les ombres.

La vieille se mit à traire une de ses chèvres dans une écuelle de bois, et but à petits coups en disant :

« Si vous êtes fatigués, vous trouverez sous la voûte du donjon un grand lit de feuilles sèches… le temps est chaud : vous serez très-bien là !

— Merci, Fuldrade, je n’ai pas sommeil. Nous pouvons encore causer un instant, jusqu’à ce que Ludwig et Thérèse arrivent :

Sperver est allé leur dire que nous sommes ici… Il faut qu’on nous monte la forge !

— Oui… oui… c’est juste, dit la vieille, vous forgerez .. vous aurez de l’ouvrage… mais le Seigneur sera pour vous ! »

Fuldrade finissait à peine de parler, qu’un faible bruit s’entendit au dehors ; les broussailles s’agitaient au loin. Maître Daniel, jusqu’alors impassible, tressaillit.

« Ce sont eux ! dit-il à voix basse, c’est Thérèse ! »

Un grand silence suivit ; le feu pétillait, promenant ses lueurs rapides sur toutes ces figures attentives. On vit alors combien le vieux forgeron aimait sa fille : il ne respirait plus, la sueur perlait sur son front, son œil ne quittait pas la porte sombre. Tout à coup il se leva, criant d’une voix tonnante :

« Thérèse !… »

Il n’avait fait qu’un seul bond, et déjà on l’entendait répéter :

« Ma fille !… c’est toi !… »

Et leurs baisers se confondaient, mêlés de sanglots.

Kasper et Christian ne pouvaient faire un pas, tant ils étaient émus ; ils se serraient la main en silence, de grosses larmes coulaient sur leurs joues osseuses.

Bientôt on vit s’élever dans l’ombre les deux bras du vieillard : il tenait dans ses larges mains un petit enfant, et s’écriait :

« Comment t’appelles-tu ? toi qui m’arrives à la dernière heure ! toi que je n’ai jamais vu et que j’aime plus que mon sang ! Comment t’appelles-tu ?…

— Daniel !… murmura Thérèse d’une voix tremblante.

— Eh bien ! Daniel, s’écria le vieux forgeron, embrassons-nous. Tu feras peut-être ce que ; je n’ai pu faire : tu reprendras notre héritage aux voleurs… tu les extermineras tous !… tous !… Ah ! la bonne race n’est pas morte. »

Ainsi parla le vieux reiter, avec un accent d’enthousiasme inexprimable, puis voyant Bénédum et Ludwig apparaître à leur tour, car