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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/227

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MAITRE DANIEL ROCK.

une grande écuelle d’eau tiède ; — mademoiselle Juliette criait vengeance ; — M. Anatole s'était trouvé mal, — et le vieux juif Élias, jaune comme un coing, hochant la tête, joignant les mains, disait d’un accent nasillard :

« Pauvre jeune homme ! pauvre jeune homme ! Élias Bloum te plaint !… Quel malheur ! mon Dieu ! quel malheur ! »

Les domestiques partaient ventre à terre pour chercher des secours à Saverne. Les uns criaient au médecin, les autres à l’apothicaire, d’autres aux gendarmes, d’autres regardaient par la rue, craignant encore une invasion des Rock.

Les gémissements des pauvres gens à la vue de leurs fils écloppés fendaient l’air, les enfants sanglotaient, les vieilles s’arrachaient les cheveux ; on n’avait jamais rien vu de semblable.

Maître Zacharias, à ce spectacle, appela la vengeance du ciel sur les Rock, qu’il qualifia du nom de « flibustiers du Hârberg. »

Le fait est que M. Horace avait reçu un vilain coup : c’est à peine s’il donnait encore signe de vie ; de temps en temps seulement, il ouvrait la bouche et la refermait, comme ces moineaux dont les enfants barbares pressent le cœur pour les étouffer.

Le barbier Freilig, qui lui taillait sa magnifique chevelure brune, voyant l’aplatissement du crâne, déclara qu’il perdrait les cheveux, ce qui le forcerait de porter perruque.

Diane, entendant cet arrêt, tomba évanouie.

Tout le village criait qu’il fallait mettre le feu dans le nid des Rock ; mais, quoique vaincus, personne n’osait s’approcher de leur demeure ; on savait que maître Bénédum, Ludwig et les garçons meuniers se trouvaient là ; on se rappelait la vieille amitié du père Rock et de Bénédum, leur projet d’unir Ludwig et Thérèse, et l’on pensait qu’ils tenaient ensemble.

Ce qui justifiait encore cette opinion, c’est que le meunier, son fils et ses domestiques avaient porté le vieux forgeron, Kasper et Christian, chez eux après la lutte, et que depuis ils n’avaient pas quitté leur demeure.

Le plus à plaindre de tous dans cette confusion, c’était l’aubergiste Baumgarten ; on lui demandait cent choses à la fois… du linge… de la charpie… du vinaigre… de l’eau fraîche… et le malheureux ne savait où donner de la tête.

Le danger semblait grandir de minute en minute ; le pouls de M. Horace devenait imperceptible.

Enfin, au bout d’une grande heure, les chirurgiens de Phalsbourg apparurent sur la côte, approchant ventre à terre.

La foule s’écarta devant eux. Mille voix réclamaient leur secours ; mais ils descendirent sur les marches de l’auberge, entrèrent dans la grande salle et firent fermer les fenêtres.

Alors le désespoir s’empara des malheureux, qui se prirent à crier :

« Ils ne sont venus que pour les riches ! »

Au même instant, Bénédum sortit de chez le forgeron et s’avança jusqu’à la porte de l’auberge qu’il voulut ouvrir. Elle était fermée ; mais lui, l’ébranlant d’un vigoureux coup d’épaule, allait l’enfoncer, quand maître Zacharias apparut avec Baumgarten.

« Que voulez-vous ? lui dirent-ils.

— Je veux qu’un médecin soigne mon vieil ami Daniel… Ils sont trois là-dedans… je les ai vus descendre… il ne m’en faut qu’un…

— Monsieur Bénédum, dit le maire en baissant la voix, car les médecins se consultaient alors, prenez garde !… votre empressement pourrait vous faire considérer comme complice…

— Écoutez, monsieur Zacharias, interrompit le meunier, vous êtes cause de ce qui arrive : c’est vous qui avez fait voter ce chemin de fer… Est-ce que nous avions besoin d’un chemin de fer ?… Est-ce que nous n’étions pas heureux sans chemin de fer ?

— Il ne s’agit pas de cela, s’écria le maire, ce qui peut arriver de mieux aux brigands de là-bas, c’est qu’ils meurent… Quant à vous, prenez garde ! »

Bénédum s’indignait, lorsqu’il vit apparaître au fond du vestibule plus de vingt figures ; seul contre tous, il ne pouvait rien. Il se retira désespéré : aucun secours ne pouvait venir aux siens !

Le vieux Rock, étendu sur la table, et ses deux fils sur un lit, n’avaient pas encore succombé grâce à leur constitution athlétique ; maître Daniel venait même d’entr’ouvrir un œil, car l’autre, enfoncé par un coup de pioche, était tout sanglant ; il avait reconnu Thérèse et s’était efforcé de sourire.

Bénédum rentra donc dans cette demeure, et, comme Thérèse, les mains jointes, l’interrogeait du regard, il se contenta de baisser la tête.

Alors tout devint silencieux. Ce refus de secours était un arrêt de mort. Depuis une heure, Thérèse s’efforçait en vain d’étancher le sang de son père. Rien de navrant comme de voir ce colosse, si grand, si fort, si terrible, la poitrine nue, toute bleue, sa large tête grise sanglante, ses bras musculeux inertes… Tout