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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/217

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MAITRE DANIEL ROCK.

Juliette regarda derrière elle, pour voir si personne ne pouvait entendre, et, voyant qu’elles étaient seules, elle sourit.

« Tu n’aimes que toi, reprit Fuldrade d’un ton abattu ; sois donc heureuse… rien ne te gêne… ris, chante, enivre-toi d’orgueil… Le présent t’appartient ! »

Il y eut un silence, Juliette était belle de satisfaction… elle jetait un regard de suprême dédain à ses compagnes.

« Et cela durera dix ans, s’écria la vieille, oui, dix ans… mais alors, la belle fille… alors viendront les rides, les déceptions, les dégoûts de toute sorte… Alors commencera la ruine de ce corps dont tu es si fière, et tu ne pourras rien pour l’empêcher… Oh ! tu feras comme toutes les autres : tu lutteras… tu résisteras… mais il n’y a ni lutte ni résistance qui tienne. Et dans vingt ans… tiens, regarde… tu seras comme cela !… »

Elle souleva son petit bonnet de crin avec un ricanement diabolique, et découvrit son crâne chauve et luisant comme de l’ivoire.

« Oui, tu seras comme cela !… Seulement, quand Fuldrade passe, on dit : « Cette femme a souffert… elle a pleuré de nobles illusions… des frères, des amis tombés pour une belle cause… » Tandis que toi, tu seras vieille comme la robe virginale traînée dans la fange, et laissée au coin d’une borne ; chacune des rides de ta face dira : « Prostitution !… prostitution !… prostitution !… »

La vieille s’était levée comme un serpent qui s’éveille… ses lèvres sifflaient… Juliette, reculant saisie d’horreur, s’écria :

« Oh ! l’affreuse mégère !… l’insolente ! Monsieur Anatole, venez donc… venez châtier la misérable. »

Monsieur Anatole n’avait garde d’accourir, tandis que Fuldrade, toute cassée, toute ridée, mais animée d’une indignation indescriptible, s’avançait lentement vers le groupe des femmes et du petit homme, en leur lançant des regards venimeux. Ses deux grandes chèvres l’accompagnaient pas à pas.

« Retirez-vous, malheureuse… retirez-vous !… lui criait Anatole d’une voix brisée, n’approchez pas… Je vous le défends ! »

Mais la vieille s’avançait toujours, et les petites dames, tremblantes, n’avaient plus la force de fuir ; elles se tenaient assises sur un tertre l’une contre l’autre.

Quand Fuldrade fut à dix pas d’elles, s’arrêtant au milieu des hautes bruyères, et levant une de ses petites mains, elle leur dit :

« Je vous maudis !… soyez maudites !… vous… les vôtres… et toutes celles qui vous ressemblent ! — Vous qui venez apporter ici le trouble, la honte, l’exemple de la corruption et de la bassesse… vous qui vendez votre corps et votre âme… vous qui oubliez votre père et votre mère… vous qui n’avez ni cœur ni entrailles… je vous maudis ! Allez… allez dans vos villes… Infâmes !… qu’y a-t-il de commun entre nous ? Les reptiles vivent de la fange, et les oiseaux du ciel de la rosée des fleurs !… Toute votre œuvre est une œuvre de l’enfer. Elle est condamnée !… vous sortirez d’ici couvertes de honte… et les sept plaies d’Égypte vous accompagneront… car vous n’êtes que pourriture… C’est moi, Fuldrade, qui vous le dis ! Que ne restiez-vous cachées, filles de Babylone ! Vous avez voulu savoir la vérité, je vous l’ai dite… Vous êtes la honte du genre humain… Allez… allez… malheureuses ! »

La vieille sorcière parlait si vite qu’on ne pouvait l’interrompre, et comme sa voix, d’abord assez basse, devenait de plus en plus éclatante, comme dans sa fureur elle faisait toujours un pas en avant, et que ses deux grandes chèvres semblaient vouloir la soutenir, tout à coup les petites dames furent saisies d’une telle frayeur, que la peur leur donna des jambes, et qu’elles s’enfuirent vers leurs ânes.

Monsieur Anatole, consterné, les suivit, sans avoir la force de répondre un mot.

Et les ânes ayant repris le chemin de la côte, longtemps encore on entendit la voix de Fuldrade crier : « maudites ! maudites ! » comme le cri sinistre d’une chouette perchée dans les ruines : c’était terrible.

Cependant, toute la bande avait disparu dans le sentier tournant au-dessus de l’abîme. Monsieur Anatole craignait que la vieille ne fît rouler sur eux quelque quartier de roc… il en frémissait… mais, grâce au ciel, penchée dans une crevasse, les mains cramponnées aux branches d’un houx, et ses cinq ou six cheveux blancs hérissés sur la nuque, elle ne leur jeta que des malédictions.

Ils arrivèrent donc à la base des rochers sans encombre, puis ils redescendirent au village.

Je vous laisse à penser maintenant les compliments, que les petites dames firent à maître Élias, pour l’heureuse inspiration qu’il avait eue de les envoyer là.

Durant plusieurs jours, Diane fut malade, Malvina très mélancolique ; quant à Juliette, elle aurait voulu soulever le village contre la vieille et la faire dénicher de son trou, mais tout le monde en avait peur, et d’ailleurs elle était sur la terre de Daniel Rock, où nul n’aurait osé mettre les pieds.

Messieurs les ingénieurs ne surent rien de