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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/214

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la fraîcheur, il faudra vous tenir prêtes. Je ferai conduire devant votre porte les ânes tout sellés et bridés. Monsieur Anatole ne demandera pas mieux que de vous accompagner. Vous arriverez sur la côte à six ou sept heures, en suivant le sentier qui tourne là-bas dans les bruyères, et, je vous le dis, vous verrez une chose vraiment curieuse et rare… Croyez-moi… vous serez contentes ! »

Ainsi parla maître Élias en se frottant les mains, et les dames acceptèrent tout ce qu’il proposait, pensant dire un jour à Paris qu’elles avaient vu ensemble une sorcière de la montagne, une vraie sorcière à cheveux gris, parlant d’un air prophétique, et en sachant plus sur l’avenir que toutes celles des villes. En outre, elles se promettaient d’interroger la vieille sur certaines choses qui les inquiétaient beaucoup.

Durant toute la soirée elles furent rêveuses, et pas une ne dit à messieurs les ingénieurs ce qu’elles se proposaient de faire le lendemain, craignant que l’un d’eux n’eût l’idée de venir avec elles, et qu’il n’entendît ce qu’elles demanderaient à la diseuse de bonne aventure.

Or donc, le lendemain de très-bonne heure, après le départ des ingénieurs pour leurs travaux, entre quatre et cinq heures du matin, maître Élias lui-même amena devant l’auberge les ânes chargés de leur petite selle en forme de tabouret, avec une planchette pour y poser les pieds, ce qui était très-commode.

Un de ces ânes, le plus fort, portait seul un grand bât rempli de comestibles et de bouteilles de vin entourées de linge humide, pour en conserver la fraîcheur.

Le vieux juif alla frapper doucement à la porte, et aussitôt on ouvrit il vit que toutes ces dames étaient déjà levées, enveloppées de leurs petits manteaux de voyage, et coiffées de leurs grands chapeaux de paille, et que M. Anatole lui-même se trouvait ià dans la salie, affublé d’un gros sac en poil de chèvre, pour ne pas rouiller sa petite voix grassouillette à la fraîcheur ; enfin, que tous étaient prêts à partir, ce qui le réjouit.

« À la bonne heure ! fit-il, à la bonne heure ! mes petits anges… je vois que cette partie vous plaît… Je craignais la rosée, qui tombe souvent en abondance jusqu’à six heures du matin… mais, grâce au ciel, tout est bien… très-bien ! »

En causant de la sorte, Élias trottinait à droite, à gauche, pour s’assurer que rien ne restait oublié dans la salle, tandis que les dames empressées s’avançaient sur le seuil, et jetaient un coup d’œil au dehors.

Le temps était brumeux ; comme toujours à cette heure matinale, de grandes teintes grises voilaient la montagne et les bois d’alentour ; le brouillard, tout imprégné des âpres parfums du chêne, du lierre, de la verveine et des mille plantes sauvages de la forêt, vous saisissait au premier abord et vous parcourait comme un frisson, puis vous faisait éprouver un sentiment de bien-être indéfinissable.

Tout dormait encore au village… Les coqs seuls battaient de l’aile dans les bûchers voisins.

Les petites dames descendirent l’une après l’autre dans la rue silencieuse, cherchant à reconnaître chacune son âne, car elles avaient toujours le même âne.

M. Anatole apparut au haut des marches, abritant une lumière de la main.

Élias aida les dames à se mettre en selle, plaçant leurs petits pieds sur la planchette, leur demandant si elles étaient bien.

M. Anatole, déposant sa lumière à l’entrée du vestibule, descendit à son tour, puis le vieux juif, leur indiquant le sentier qui tourne autour de la côte en montant insensiblement, dit :

« Vous n’avez qu’à suivre toujours le même chemin… à cent pas d’ici, sur votre gauche, il monte dans les genêts entre deux haies… Allez lentement… ne vous pressez pas… vous arriverez sur le plateau avec le soleil. »

La petite caravane partit.

Élias l’écouta trotter un instant, puis, soufflant la lumière, il murmura en lui-même : « Bon voyage ! » et rentra dans la maison, qu’il eut soin de refermer à double tour.

Il logeait alors à l’auberge du Cygne, dans une pauvre mansarde, sous le toit. C’est lui qui faisait tout à la maison, et bien des gens s’étonnaient qu’il négligeât ses propres affaires, pour s’occuper exclusivement de celles de messieurs les ingénieurs ; mais le vieux renard laissait dire, ayant sans doute de bonnes raisons pour agir de la sorte.

Ce qu’il y a de positif, c’est qu’il suivait avec un intérêt tout particulier le tracé du chemin de fer sur la grande carte du cadastre.

La petite caravane gravissait donc la côte, Juliette en tête et M. Anatole le dernier. Les Parisiennes, d’habitude si causeuses, gardaient toutes le plus profond silence ; on n’entendait que le pas sec et ferme des ânes trottant dans le sentier rocailleux.

Que de pensées étranges et diverses assiègent l’esprit avant le jour ! Que de sensations profondes ! que de souvenirs !— Un arbre noir qui passe… un oiseau endormi qui se lève dans les bruyères en jetant un cri de terreur… le vague frisson qui s’étend sur la terre à