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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/210

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MAITRE DANIEL ROCK.

suivis d’une foule d’ouvriers, plantant des piquets ici… là… comme au hasard, regardant à travers des lunettes… puis s’écriant en présence des gardes : « Il faut abattre ceci… Il faut éclaircir cela ! » Et que les bûcherons se mettaient à l’œuvre ; que les plus grands sapins, les plus vieux chênes tombaient les uns sur les autres, comme l’herbe des champs, et que nul ne pouvait savoir ce qu’il en résulterait ; — que les femmes de ces personnages, blanches, grasses, appétissantes, vêtues de soie et d’or ; n’avaient d’autre souci que de rire, de danser, de fumer, de se mettre à table, et de se promener assises sur les ânes du meunier Bénédum, en compagnie d’un certain M. Anatole, qui les égayait en roucoulant comme une tourterelle ; — que leurs domestiques, gouvernés par le juif Elias, se répandaient sur les marchés d’Alsace et de Lorraine, achetant tout ce qu’il y avait de plus fin en gibier, en poissons, en comestibles de toute sorte ; — que des carpes du Rhin, renfermées vivantes dans de petites tonnes, des pâtés de foie gras dans des terrines, des andouilles confîtes dans de la moutarde, des professerwurst, et même des poissons de mer, cheminaient sans cesse à dos d’homme ou de mulet vers leur résidence ; — que maître Elias, sur son âne Schimmel, marchait à côté, surveillant tout par lui-même, se fâchant, et ne trouvant rien d’assez frais, d’assez délicat pour la bouche de ces personnes, qu’il appelait ; « Mes petits anges ! » — Enfin, ils ajoutaient que dans ce moment même, de grandes voitures arrivaient par le chemin sablonneux de Phalsbourg, chargées de meubles si beaux, si riches, si brillants, qu’on ne pouvait les regarder au soleil ; — qu’un monsieur en chapeau, venu tout exprès de Paris, tapissait la maison de Baumgarten, y plaçait des miroirs, et qu’on lui ferait une pension sa vie durant pour cela !

Voilà ce qui se disait de village en village, jusqu’au fond du comté de Dâbo, derrière | Soldatenthâl et la Wouchkann.

On ne parlait plus que de ces choses, le soir à la veillée… On en parlait encore aux champs, au bois… partout ! Le bruit commençait même à courir de travaux gigantesques, — de chemins de fer, qui devaient passer sous les montagnes, — d’un pont qui devait sauter de Saverne à la forêt Noire— où chacun, y travaillant, pourrait gagner des trois, quatre et même cinq livres par jour.

Cela réjouissait beaucoup les hommes.

Les femmes, au contraire, se rappelaient que vers la fin du monde, l’Antéchrist doit, venir séduire l’univers avec des bagues d’or, des boucles d’oreilles, des robes de soie et des éblouissements sans nombre : elles se défiaient, mais n’en étaient pas moins curieuses de voir ce qui se passait à Felsenbourg.

Aussi, le dimanche suivant, sous prétexte d’aller à la messe, on vit descendre toute la montagne : hommes, femmes, enfants ; jeunes et vieux ; en tricorne, en bavolet, en bonnet de coton ; à pied, en charrette.

Il y en avait tant et tant, qu’on aurait dit la descente du genre humain dans la vallée de Josaphat.

On voyait là de pauvres vieux qui n’étaient pas sortis de leur cassine depuis quinze ans, portant encore la perruque à queue de rat, les culottes du temps de Louis XVI, et l’habit de peluche vert-perroquet, à boutons d’acier larges comme des cymbales ; — des vieilles, la tête branlante, traînant à leur suite des robes achetées au pillage du cardinal Hans-Sépel, en l’an II de la République une et indivisible ; — des enfants joufflus, à peine sortis de la coque de l’œuf, se tenant à la jupe de leur mère, et des milliers d’autres en blouse, en veste courte, la calotte sur l’oreille, le tricorne orné de lierre, les pantalons dans les bottes, la robe retroussée pour courir plus vite.

Et c’est alors qu’on vit bien que notre siècle est véritablement un siècle de lumière et de progrès.

En effet, cette foule innombrable, s’étant répandue dans Felsenbourg, remplit d’abord toutes les auberges, les cabarets et les bouchons du village et de la route ; il fallut sortir les tables et les chaises dans les rues pour banqueter et festoyer… ce qui dura jusque vers midi.

Alors, chacun s’étant un peu rafraîchi, et voyant que les persiennes de l’auberge du Cygne restaient fermées, on se mit à crier qu’on voulait voir les ingénieurs et les petites dames.

Le tumulte devint si grand, que les plus vieux de la montagne se réunirent, afin d’envoyer une députation aux bienfaiteurs du pays.

On choisit donc Hans Brenner, le bûcheron, Karl Dannbach, le sagar, Nickel Bentz, l’ancien garde forestier, et deux ou trois autres non moins considérés dans leurs villages.

Et ces braves gens gravirent lentement deux à deux les marches de l’auberge d’un pas solennel, aux yeux de toute la montagne qui ne cessait de crier :

« Les ingénieurs !… les petites dames »

Or, dans ce moment même, messieurs les ingénieurs et les dames venaient de finir leur déjeuner.

Les jolies Parisiennes, étendues sur de