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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/208

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MAITRE DANIEL ROCK.

« Du champagne !… du champagne ! »

Et les couteaux se prirent à tambouriner ! sur la table.

Maître Baugarten, allumant alors la lampe de cuivre à sept becs, entra et vit toutes les petites dames assises autour delà table, le cou nu, et fumant de petits bouts de papier d’un air joyeux, tout en tapant avec le manche de leurs couteaux, et criant avec un ensemble admirable :

« Du champagne !… du champagne !… du champagne !… »

L’aubergiste, tout pâle, s’approcha de M. l’ingénieur en chef Horace, et lui dit à l’oreille qu’il n’y avait pas de champagne à Felsenbourg… qu’il n’y en avait jamais eu.

Alors ce petit homme entra dans une grande fureur ; il bondit de sa chaise, se croisa les bras et s’écria d’une voix tonnante :

« Vous n’avez donc rien ? ni glaces, ni divans, ni cigares, ni champagne !… Rien… rien… rien !…

— Je vous ai donné tout ce que j’avais, dit Baumgarten, et si cela ne vous suffit pas… eh bien, à la grâce de Dieu allez chez mon voisin Kalb, je ne suis pas habitué à tous ces cris !

— Ah ! vous n’étes pas habitué, monsieur l’aubergiste ?… Eh bien, vous allez en entendre d’autres… Qu’on nous cherche la clarinette…

— Oui… oui… la clarinette… nous voulons danser ! »

Et les petites dames, tout à l’heure si tranquilles, se mirent à sauter, à trépigner en criant :

« Du champagne ! du champagne !…

— Monsieur le maire, s’écria Baumgarten, faites taire ces gens ? »

Mais maître Zacharias, bien loin de lui obéir, répondit furieux :

« Vous avez tort ! Vous devriez avoir du champagne. Qu’est-ce qu’une auberge où il n’y a pas de champagne ? C’est honteux !… c’est abominable !… Retirez-vous, vous déshonorez le pays ! Je vais dresser procès-verbal contre vous ! »

Maître Zacharias était vraiment indigné ; il fallut que M. Horace le priât de ne pas dresser de procès-verbal.

« Je ne le dresserai pas ! s’écria-t-il, non, je ne le dresserai pas, en considération de monsieur l’ingénieur en chef et de ces dames, qui seraient obligées d’aller à Sarrebourg, déposer au tribunal dans une vilaine affaire. Mais s’il n’y a pas de champagne ici demain, Baumgarten, malheur à vous !… — Des gens qui font le bonheur du pays… des gens qui nous apportent les lumières de la civilisation… des gens honnêtes… des personnes distinguées par la délicatesse de leur sexe et de leur esprit, leur dire en face qu’on n’a pas de champagne et les envoyer chercher ailleurs… c’est absurde … c’est tout ce qu’il y a de pire !… Allez, vous devriez rougir de honte ! »

Ainsi parla M. le maire, plein d’une noble indignation, et toutes les dames de Paris se disaient entre elles :

« Il a raison, ce maire… il dit des choses judicieuses… Nous apportons la civilisation dans ce pays de sauvages… nous sommes les bienfaiteurs de ces contrées !… on devrait avoir tout préparé d’avance pour nous recevoir, et voilà qu’on nous refuse du champagne ! »

Tous les regards foudroyaient Baumgarten d’un juste mépris. Il se retira, convaincu qu’il était dans son tort, et que ces personnes avaient le droit de se fâcher contre son auberge.

On pense bien que sa retraite ne fit pas cesser le tapage, qui s’entendait jusque dans la montagne ; jamais les échos de Felsenbourg n’avaient répété de telles clameurs… les verres, les bouteilles, les couteaux roulaient sur la table… Les dames, sachant quelles avaient le maire pour elles, demandaient du champagne à tout prix… Fragonard, Horace, Cyprien ; chacun sortait à son tour en se bouchant les oreilles.

Au milieu de ce tumulte, un âne se mit à braire.

Alors il se fit un grand silence, puis un immense éclat de rire.

« Tiens… celui-là manquait encore à l’orchestre, s’écria Juliette, il arrive à propos !

— Une basse magnifique ! » dit M. Anatole.

L’âne s’approchait, mais bientôt il se tut.

« C’est dommage, dit Malvina.

— Allons… courage ! s’écria Juliette, du champagne !

—En voilà !… en voilà ! répondit une voix nasillarde du dehors. — Hé ! hé ! hé !… »

Et comme tout le monde, stupéfait d’entendre cette voix étrangère, regardait vers la fenêtre, un petit vieux, tout courbé, tout gris, mais vif encore, les yeux scintillants, le nez crochu, maître Elias Bloum apparut, tenant de chaque main une bouteille au long col argenté.

« En voilà ! s’écria Juliette, en voilà du champagne !… Il n’y a qu’à montrer du caractère... il arrive !… »

Toutes les Parisiennes s’étaient levées, les bras étendus, criant :

« Ici !… ici !… Ah ! le brave homme !… ah ! l’honnête homme !… »