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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/207

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souliers, pour revoir leur Horace, leur Cyprien, leur Fragonard.

Enfin les voilà qui descendent la côte ; leur voiture entre dans le sable jusqu’aux essieux. Mademoiselle Juliette sur le devant, toute vêtue de bleu, fait des signes à monsieur Cyprien qui lève sa casquette. Puis, derrière, mademoiselle Malvina, une grande brune, debout malgré les cahots, les mains appuyées sur les épaules du voiturier, répond à l’enthousiasme de Fragonard, le grand borgne, qui agite sa serviette. Une autre, toute pâle, les cheveux noirs, le teint blanc comme la neige, les sourcils droits, la belle Diane, sourit à monsieur Horace de ses lèvres ombrées ; elle a les bras nus jusqu’aux coudes, et porte une robe blanche très-simple ; la voiture se penche… elle regarde l’abîme sans frémir.

Derrière elle s’agite toute une couvée de soubrettes rieuses qui babillent et qu’on entend de loin. Elles ont au milieu d’elles un petit homme blond, habillé de nankin des pieds à la tête, le triple menton enfoui dans une cravate blanche, un jabot épanoui sur l’estomac, l’air un peu fatigué, les yeux bleus, le teint frais, la bouche rose en cœur. C’est monsieur Anatole, le secrétaire et l’ami d’Horace.

Tous les hôtes de l’auberge du Cygne coururent à la rencontre de la voiture, qui cheminait cahin-caha. Horace arriva le premier ; il serra la main de Diane, puis s’adressant au petit homme :

« Cher Anatole, dit-il, quel dévouement !… Ah ! je vous reconnais bien là. »

Lui, exhalant un soupir :

« Que ne ferais-je pas pour vous, très-cher… et pour ces dames ?… Vraiment leur courage m’étonne… Ah ! je n’en puis plus ! »

En même temps il s’agitait un petit mouchoir blanc sous le nez.

Les autres venaient alors de rejoindre la voiture, et c’étaient des cris frénétiques :

« Juliette !

— Malvina !

— Cyprien !

— Fragonard ! »

On ne s’entendait plus… on se tendait les mains… les Parisiennes semblaient prêtes à se jeter par-dessus les roues.

Enfin, grâce au ciel, la voiture s’arrêta devant l’auberge ; chacun enleva une petite dame comme une plume, et l’emporta dans la salle avec de fous rires.

En une seconde, M. Anatole resta seul, assis sur sa botte de paille, promenant dans la foule réunie autour de la voiture un regard indécis. Au bout d’une minute, s’adressant à maître Baurngarten qui le regardait de sa porte :

« Monsieur l’hôtelier, dit-il, faites-moi la grâce de venir me prêter un peu l’épaule : je suis brisé ! »

L’aubergiste accourut : le petit homme descendit de son siège, épousseta soigneusement les brins de paille qui s’étaient attachés à ses habits, donna un coup de mouchoir sur ses escarpins, regarda ses bas blancs chinés, à travers lesquels on voyait son pied rose et dodu comme la chair d’un ortolan. Après quoi, toussant et se rengorgeant, il gravit les marches de l’auberge.

X

Les prédictions de Daniel Rock commençaient à s’accomplir : l’antique terre de Felsenbourg, où depuis tant de siècles avaient régné le calme de la solitude, le respect de la tradition, la simplicité de la foi, la soumission aux vieilles coutumes établies par la sagesse de nos pères ; cet antique asile du repos et de la paix allait être bouleversé de fond en comble.

Après l’arrivée des Parisiennes, l’enthousiasme général ne connut plus de bornes : durant plus d’une heure, on n’entendit que chanter, crier, danser, sauter, les chaises tomber, les verres grelotter, les vitres frémir.

Toute la maison en tremblait.

On voyait les petites femmes jeter leurs chapeaux dans les pots de fleurs de la fenêtre, leurs châles au dos des chaises, puis courir dans la salle en dansant. — Et, chose bizarre, M, le maire Zacharias, debout au fond, contre la porte de la cuisine, les yeux arrondis, la face épatée, riait à ce spectacle ; tandis que Baurngarten se tenait sur le seuil de sa maison d’un air consterné, et que la mère Orchel, au soupirail de la cuisine, joignait les mains au-dessus de sa tête et s’écriait :

« Jésus, Maria ! Jésus, Maria ! qu’allons-nous devenir ?… Qu’est-ce que font ces gens-là, qui nous appellent des sauvages ?… Ah ! mon Dieu… si cela dure huit jours… nous sommes perdus… la maison tombera pour sûr ! »

Enfin, au bout d’une grande heure, le calme parut se rétablir un peu. Les petites dames, heureuses comme des reines, vinrent respirer aux fenêtres. Cela ne dura guère… Le jour baissait… Tout à coup de nouveaux cris s’élevèrent :

« De la lumière ! »

Puis, après un instant de silence :