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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/203

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MAITRE DANIEL ROCK.

« Je le lui dirai, mon père, murmura-t-elle. Vous avez la parole un peu rude… vous pourriez lui faire de la peine en blessant sa famille… Il faut que ce soit moi qui lui parle ! »

Le vieillard, à ce trait d’amour et de délicatesse, se leva et sortit pour répandre des larmes.

Quand il revint, il était plus calme.

El comme l’heure du repas était passée depuis longtemps, on s’assit à table. Thérèse récita le Benedicite, puis elle sortit pour servir. Alors, à voir le vieux forgeron et ses fils, calmes et graves comme d’habitude, on aurait dit que rien d’extraordinaire ne s’était accompli.


IX


Tandis que ces choses se passaient chez maître Daniel Rock, la moitié du village stationnait devant l’auberge du Cygne.

On entendait chanter, rire, crier à l’intérieur ; on voyait passer les servantes dans le corridor, avec des paniers de vin et des comestibles en tout genre : rôtis, jambons, andouilles, saucisses, kougelhoff, tartes aux prunes, au fromage, etc.

On aurait dit que les architectes et les ingénieurs du chemin de fer voulaient tout manger en un jour ; le grand festin de Balthasar n’était rien en comparaison !

Et, par les fenêtres ouvertes, on voyait ces personnages, les uns debout, le verre haut, criant :

— À Juliette !

— À Charlotte !

— À Malvina ! »

Les autres, assis, buvant d’autant, s’étalant sur les chaises, allongeant les bras, soufflant dans leurs joues pour se donner de l’air, parlant tous à la fois, et se plaignant qu’ils n’en avaient pas encore assez, — que, dans ce misérable pays, on ne trouvait pas de glaces en plein été, — que les servantes avaient les oreilles trop rouges, — que l’aubergiste était un âne et la cuisinière une empoisonneuse ; — enfin, ne trouvant rien à leur goût… ce qui ne les empêchait pas de boire et de manger chacun comme quatre.

Tout le monde, au dehors, était en extase.

De temps en temps un de ces étrangers, la barbe grasse, les moustaches humides, s’approchait de la fenêtre pour rire au nez des gens.

« Oh ! les badauds !… Ha ! ha ! ha ! Cyprien… Fragonard… venez donc voir les Triboques qui se pâment à l’odeur du rôti ! »

Et là-dessus ils faisaient des signes bizarres, puis allaient reprendre leur place à table ; d’autres arrivaient la face pourpre, les yeux plissés… Et le festin continuait toujours.

Si ces choses paraissent extraordinaires au village, si les vieilles commères déclaraient n’avoir jamais rien vu de semblable, et se dépêchaient d’emmener leurs filles, qui voulaient rester ; si les enfants grimpaient sur le toit de l’étable en face pour regarder dans la salle, et si le père Nicklausse, instruit des propos qui se tenaient à l’auberge du Cygne, s’en trouvait scandalisé, qu’on juge de l’étonnement et de la stupéfaction de maître Baumgarten lui-même, l’aubergiste, de sa femme Orchel, de ses servantes et de toute la maison.

Baumgarten ne craignait pas pour le payement, il savait d’avance que les ingénieurs du chemin de fer devaient avoir de l’argent. Le petit brun, monsieur Horace, celui qui, dans la matinée, s’était posé face à face devant maître Daniel d’un air arrogant, avait retenu toutes les chambres de l’auberge : les malles, les sacs, les caisses de ses camarades, répondaient de la dépense. — D’ailleurs, il les avait vus se brosser les dents, au moyen de petites brosses renfermées dans des boîtes odorantes… c’étaient donc des personnages… de vrais personnages… Mais cela n’empêchait pas maître Baumgarten de trouver singulier que monsieur Horace, l’ingénieur en chef, voulût faire asseoir sa servante Gretchen sur ses genoux, et qu’un autre, un grand borgne nommé Fragonard, se mit un verre dans l’œil en fronçant le nez, pour faire des signes à sa propre fille Katel… enfin, que tous ces messieurs se fussent déjà familiarisés avec les filles de la maison, les traitant de : « Ma belle ! ma bonne ! la petite ! » et autres expressions inconvenantes.

Il aurait bien voulu se fâcher, mais ne savait comment s’y prendre, car ces Parisiens semblaient trouver leurs façons d’agir aussi naturelles que de se nettoyer les ongles ou de se brosser les dents.

La mère Orchel, qui, depuis le matin, n’avait fait que plumer ses poulets et ses canards, que pétrir ses pâtes et nettoyer ses marmites, et qui ne pouvait quitter la cuisine sans risquer de tout brûler, la mère Orchel, entendant crier les servantes et rire les étrangers, disait :

« Baumgarten !… Baumgarten !…

— Eh bien, quoi ?

— Qu’est-ce qu’ils font donc à Gretchen ?… Pourquoi rient-ils ?

— Eh ! tu es folle !