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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/200

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MAITRE DANIEL ROCK.

que la mort. On aurait entendu voler une mouche dans la salle. Le vieux forgeron semblait se recueillir ; tout à coup, les bras étendus, il s’écria d’un accent vraiment sublime :

« Ah ! que n’ai-je les ailes de l’aigle !… que n’ai-je la voix des torrents !… je m’élèverais jusqu’aux nuages, et mes paroles retentiraient dans les moindres hameaux comme le tonnerre. Je dirais : Enfants, prenez garde ! l’esprit des ténèbres s’approche de vos montagnes ; il s’avance comme un serpent dans vos vallées. Les ombres de vos seigneurs et de vos pères vous protègent encore, mais défiez-vous, le jour de la corruption est proche, le dragon à sept têtes siffle ! Si vous n’avez pas le courage de lui résister, si vous ne prenez la pioche et la pelle pour détruire sa route souterraine, alors, malheur, malheur à vous, vous êtes perdus !

« Quant à Daniel Rock, il fera son devoir. Il demande qu’on inscrive sur le registre des délibérations qu’un homme de la montagne, de la plus vieille famille du village, s’oppose au chemin de fer. Que les roues tournent toutes seules, ou qu’elles tournent avec des chevaux, n’importe ! il ne permettra pas qu’on passe sur ses terres, et ne prêtera pas assistance aux artisans de cette œuvre impie ! »

Maître Rock, à ces derniers mots, s’assit gravement, et monsieur le maire lui dit :

« Monsieur Rock, votre protestation est inutile ; le chemin de fer étant décidé par l’État, il aura lieu. D’ailleurs, les membres du conseil comprennent fort bien que le chemin de fer n’est pas un dragon à sept têtes.

— Non… non… ce n’est pas le dragon, s’écria Kalb ; le dragon ne doit venir qu’à la fin des siècles. »

Et plusieurs membres du conseil ajoutèrent :

« Oui, c’est pour nous empêcher de signer, que maître Daniel dit ça.

— Oui, c’est pour vous empêcher de signer votre mort éternelle !

— Taisez-vous, monsieur Rock ! s’écria le maire indigné.

— Que je me taise ?…

— Oui…

— Et c’est cet homme… cet intrus qui ose me dire en face : « Tais-toi ! » hurla le forgeron en bondissant de sa place.

Il allait se jeter sur M. Zacharias Piper avec la fureur d’un lion, lorsque Bénédum le saisit à bras-le-corps.

« Daniel !… Daniel !… que vas-tu faire ?

— Laisse-moi, Frantz ; dit le vieillard, laisse-moi… que je le mette en pièces !…

— Non… je ne te laisserai pas…

— Frantz !… prends garde… laisse-moi !…

— Non… la colère t’aveugle, Daniel, tu ne sais pas ce que tu fais…

— Je ne sais pas ce que je fais !… J’ai donc tort ?

— Eh ! oui… pourquoi veux-tu que nous refusions notre fortune ?… »

Ces mots produisirent un effet singulier sur le vieux forgeron : il frémit jusqu’à la plante des pieds.

« C’est bien, dit-il, lâche-moi… je ne ferai rien à cet homme. — Ah ! tu veux t’enrichir ? Eh bien, enrichis-toi… mais ne m’adresse jamais la parole : tout est fini entre nous ! »

Alors, prenant son tricorne, il sortit lentement, et tous les membres du conseil signèrent.

« Monsieur Bénédum, dit le maire, je vous remercie de votre courageuse intervention… mais il faut voter l’exclusion de cet homme dangereux, capable de revenir jeter le trouble parmi nous.

— C’est inutile, monsieur le maire, je le connais ; il ne reviendra plus ! dit tristement le vieux meunier.

— C’est égal… pour l’ordre… votons tout de même. »

Maître Daniel fut exclu.

En ce moment, il traversait le pont en face de la forge. Frantz Bénédum le regardait par l’une des fenêtres : il le vit étendre les mains d’un air imposant, comme pour maudire le conseil et tout le village.

C’était terrible.


VIII


Le cœur de maître Daniel était serré comme dans un étau. Après ce qui venait de se passer au conseil municipal, il désespérait de ses plus vieux amis, il désespérait du village ; mais il avait confiance en lui-même, il se sentait investi d’une force invincible.

Étant entré dans sa demeure, il y trouva Thérèse assise près de la table, toute mélancolique, car le temps s’était assombri et menaçait d’un orage.

« Thérèse, lui dit-il, où sont tes frères ?

— Ils sont à jouer aux quilles chez notre voisin Rœmer, répondit-elle.

— Eh bien, va les chercher ; dis-leur que je les attends. »

Thérèse sortit, et le vieillard prit place dans le grand fauteuil, où le père Nicklausse avait l’habitude de s’asseoir en écoutant les