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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/199

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MAITRE DANIEL ROCK.

ceux de Bâle, de Strasbourg, de Metz, de Mayence, de Cologne. Ils n’avaient pas besoin de roues qui tournent d’elles-mêmes pour descendre en Alsace, en Lorraine, ou dans les plaines du Palatinat : il montaient à cheval ! Cependant ces gens-là vivaient de légumes et ne mangeaient de la viande qu’après les grandes chasses, ou bien au retour de leurs expéditions sur les bords du Rhin. Alors la viande ne manquait pas ni l’appétit non plus. Le vin et le mouton de Rikevir, de Barr ou d’ailleurs avaient meilleur goût, lorsqu’on était allé les chercher soi-même, le fer au poing.

« L’idée ne serait jamais venue à des hommes pareils de traverser les montagnes pour conduire leur bois et leur bétail à Paris. Ils auraient pensé : Si les gens de Paris ont besoin de viande et de bois, qu’ils se remuent, qu’ils garnissent leurs ceintures et qu’ils viennent chez nous. Pourquoi courir au-devant d’eux ? Pourquoi leur apporter la becquée comme à de gros oiseaux ventrus, qui s’imaginent encore vous faire des grâces en ouvrant le bec ? Est-ce que le chemin de Felsenbourg à Paris n’est pas aussi long que le chemin de Paris à Felsenbourg ?

« Le paysan n’a pas besoin de grandes routes ; il reste chez lui… il a ce qu’il lui faut pour vivre en travaillant. Les grandes routes ont été inventées pour la commodité des juifs, qui ne sèment pas, qui ne récoltent pas, et s’enrichissent aux dépens de ceux qui sèment et qui récoltent !… Est-ce qu’on s’imagine nous faire croire que ce grand chemin de fer, qui doit traverser nos champs, enlever notre grain, notre bétail, nos planches, nos madriers, jusqu’aux poissons de nos rivières, jusqu’au gibier de nos bois, moyennant quelques poignées de liards qu’on nous jettera en passant, est-ce qu’on s’imagine nous faire croire que c’est dans notre intérêt qu’on veut l’établir ? Il faudrait vraiment nous supposer bien stupides ! Non, ce chemin, s’il traverse jamais nos montagnes, sera notre perte. Nous serons plus riches d’argent, c’est vrai, mais nous serons plus pauvres de tout le reste.

« Écoutez-moi, je vais vous dire ce qui arrivera :

« D’abord, nos montagnes ne seront plus à nous. Au lieu de voir, de loin en loin, quelques-uns de ces fainéants de la ville qui se promènent au hasard, mangent, boivent et dorment sans se rendre propres à rien, — qui s’arrêtent devant un rocher, un arbre, un vallon, avec des gestes et des paroles de fous, — au lieu d’en voir quelques-uns, ils arriveront par fournées ; ils se répandront comme la vermine dans nos villages, ils mangeront et boiront ce qu’il y a de meilleur : tout deviendra cher ! au lieu d’avoir une poule pour dix sous, il faudra la payer cinq francs. Alors à quoi nous servira d’avoir dix fois plus d’argent, puisque cet argent vaudra dix fois moins ?

« En attendant, nous n’aurons plus nos bœufs, nos légumes et notre bois. On nous trouve bien misérables, mais c’est alors que nous serons vraiment pauvres, la poche pleine d’écus : — il faudra tout acheter, et les écus s’en vont vite !

« Encore, la misère du pays serait peu de chose, — on n’est malheureux d’être pauvre qu’avec des riches, — mais ces milliers de fainéants viendront s’établir chez nous ; ils apporteront dans nos montagnes leur sottise, leurs vices et leurs usages ; ils riront de nos vieilles coutumes, ils entreront dans nos chapelles le bonnet sur la tête, ils regarderont les saints en haussant les épaules, ils séduiront nos filles, ils seront maîtres chez nous ! Il faudra vivre comme eux, rire comme eux, parler, agir comme eux, porter des barbes pointues, ridiculiser les honnêtes gens qui passent, crier, commander, faire les insolents avec les faibles et ramper devant les forts. Allez à l’auberge du Cygne, vous en verrez de cette espèce… Ils viennent établir le chemin de fer… ils ont de l’argent… maître Baumgarten les salue jusqu’à terre !

« Attendez… je n’ai pas fini.

« Quand nous aurons plus d’argent, est-ce que nous vivrons plus longtemps ?… pourrons-nous faire plus de trois repas ?… dormirons-nous mieux ? Non ! nous voudrons toujours devenir plus riches. Alors arriveront les huissiers, les juges, les gendarmes, pour mettre un peu d’ordre parmi tant de bandits ; car nous serons tous des bandits sans foi ni loi, nous ne respecterons plus rien : nous serons trop malins pour croire en Dieu ! »

Maître Daniel, qui s’était coiffé de son grand tricorne en face du maire, et qui l’avait même enfoncé sur ses yeux, se découvrit alors d’un air solennel, puis il poursuivit :

« Voilà, si ce chemin de fer s’établit, ce que nos enfants verront. Et nous, à leurs yeux, nous serons de vieilles bêtes, imbues des préjugés de la barbarie, adorant Dieu et les saints, respectant la vieillesse, travaillant toute la semaine pour vivre, et allant nous reposer à l’église le dimanche, en recueillant la parole du Seigneur, enfin des êtres qui végètent dans des serres chaudes, avec le fanatisme et l’ignorance du XIIIe siècle, comme disait tout à l’heure monsieur le maire. »

Maître Daniel se tut un instant, plus pâle