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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/198

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MAITRE DANIEL ROCK.

maître Zacharias. Supposons que le chemin de fer soit fini, qu’il passe sous le village d’Erschviller, qu’il traverse la montagne de Felsenbourg et qu’il sorte parla vallée de Saverne en Alsace. Dieu merci, les pâturages et les bois ne nous manquent pas ; mais aujourd’hui, pour vendre nos bestiaux, il faut les conduire par-dessus la côte, par des chemins très-longs, très-difficiles. Une fois sur la grande route, ils arrivent à Paris au bout d’un mois, amaigris, exténués… Les hommes qui les conduisent font de grosses dépenses… Tout le bénéfice y passe ! — Quant à conduire du bois à Paris, il n’y faut pas même penser ; rien que le voiturage reviendrait à trois fois plus qu’on ne pourrait le vendre. Nous sommes donc forcés de tout garder chez nous : notre bois, la plus grande richesse du pays, n’a pas de valeur !

« Eh bien, que le chemin de fer s’établisse, et du jour au lendemain nous transporterons à bas prix nos planches, nos solives, nos arbres, entiers s’il le faut, notre bétail, nos grains, sur tous les marchés de la France, à dix, quinze, vingt, cent lieues, d’ici : — tout arrive en bon état !… Au lieu de croupir dans l’abondance de choses qui ne valent rien, parce quelle n’ont pas d’acheteurs, nous pouvons tout vendre... et nous devenons riches !… »

C’est en ce moment qu’il aurait fallu voir les mines de messieurs les conseillers municipaux ; ils ne criaient plus, ils ne respiraient plus, ils écoutaient, les yeux hors de la tête : — on aurait dit une assemblée de rats, délibérant sur la manière de creuser un tunnel dans un fromage, et se passant d’avance la langue sur les moustaches.

Quant à maître Zacharias, voyant l’effet de son éloquence, il pensait :

« Pour le coup, je suis juge de paix ! — Nous allons voter à l’unanimité comme Paris. »

— Et puis, songez donc au travail, s’écriat-il, aux entreprises, au charriage, à la main-d’œuvre, à tout ce qu’il faudra pour mener à bonne fin ce grand travail. Songez que nos plus pauvres manœuvres gagneront des deux, trois et même quatre francs par jour ; que le forgeron, le charron, le charpentier, le menuisier, le maçon, y seront occupés. Songez aux entreprises de toute sorte que chacun de nous pourra tenter, selon ses forces et ses moyens : ne faudrait-il pas être aveugle pour refuser la fortune du pays ?… Est-ce que la fortune du pays n’est pas notre fortune ?

— Ah ! c’est autre chose, s’écria maître Bénédum, on nous payera bien nos terres, et chacun pourra faire des entreprises, par exemple, pour le fer, le bois, les pierres, le transport… enfin tout… Oui… oui… je comprends ! »

Alors il y eut une explosion de satisfaction générale.

« À la bonne heure… à la bonne heure… nous comprenons… Oui… monsieur le maire avait raison… nous étions dans notre tort ! »

Ils se regardaient l’un l’autre avec un air de jubilation indicible ; ils se seraient embrassés d’attendrissement.

Monsieur Zacharias, voyant cela, termina simplement ainsi :

« Vous avez compris les avantages du chemin de fer, messieurs les conseillers, voilà ce que le gouvernement fait pour nous… Bénissons-le et glorifions-le !… Mais ce n’est pas tout… il faut aider les employés qui vont se mettre à l’œuvre… il faut leur faciliter les moyens d’achever leurs études… Ils auront des courses à faire… des piquets à planter… des champs à parcourir… Tous les dégâts vous seront bien payés… Vous les estimerez vous-mêmes… Monsieur le sous-préfet espère donc que tout le monde, tous les honnêtes gens, leur prêteront assistance et facilité pour exécuter leurs travaux. C’est tout ce que j’avais à vous dire, et je me flatte que personne ici n’est assez arriéré, assez imbu des préjugés de la barbarie, pour ne pas s’empresser de venir en aide à nos bienfaiteurs. »

Ainsi parla monsieur le maire ; puis il s’assit, et tous les membres du conseil se disaient entre eux

« Quel homme savant que maître Zacharias !… Comme il parle bien !… comme c’est clair, ce qu’il dit ! Il faudrait être fou pour ne pas vouloir vendre nos terres, nos planches et notre bétail dix fois plus qu’ils ne valent. »

Daniel Rock seul restait sombre, sa figure avait une expression terrible.

« Vous avez fini, monsieur le maire ? dit-il lentement en posant le poing sur la table.

— Oui, monsieur Daniel Rock.

— Alors, c’est à mon tour. Écoutez-moi donc, comme je vous ai écouté, sans interrompre… et pourtant Dieu sait que ce n’est pas faute d’en avoir eu envie ! »

Puis, élevant la voix et promenant ses yeux gris autour de la table, il dit :

« Nos ancêtres ont fait autrefois la conquête de ces montagnes, sous la conduite de nos seigneurs. Ils avaient choisi leurs chefs parmi les plus braves ; ils leur construisirent des forts au Nideck, à Felsenbourg, au Dagsberg, au Géroldseck, au Haut-Barr, sur toute la ligne des Vosges. Depuis, ils firent trembler