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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/192

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MAITRE DANIEL ROCK.

« Garçons, reprit-il après un instant de silence, je suis content de vous… Vous êtes de braves enfants… Vous ne m’avez jamais donné que de la satisfaction. S’il m’arrivait malheur, souvenez-vous que je vous ai dit ces choses ; la seule consolation de ceux qui restent sur la terre est de savoir qu’ils ont rempli leur devoir à l’égard des parents… Le reste n’est rien. »

— Pourquoi nous dire cela, demanda Christian, n’êtes-vous pas encore plein de force et de santé ?

— Sans doute… je vais bien… Daniel Rock ne craindrait pas encore à la lutte deux ou trois de nos jeunes gens du village… Mais parce qu’on a vécu soixante-dix ans, ce n’est pas une raison pour que cela dure toujours… Enfin, votre père bénit le ciel de lui avoir donné des enfants tels que vous… Peut-être un jour serez-vous heureux de songer que je vous ai dit cela. »

Ainsi parla maître Daniel d’un accent ému, et ses fils pensaient :

« Comme notre père a la voix douce !… Jamais il ne nous parlé de la sorte. »

Et, sans savoir pourquoi, ils sentaient leurs yeux se remplir de larmes.

En ce moment, des pas légers traversèrent la cuisine, la porte s’ouvrit, et Thérèse entra parée de ses plus beaux atours : sa magnifique chevelure noire couronnée de la toque des Kokesberg à fleurs d’argent, la taille bien prise dans l’étroit corset de taffetas vert sombre à reflets rouges, où descendait une triple chaîne d’or ciselé, la jupe de soie violette à grands ramages : — on aurait dit une de ces jeunes châtelaines dont parlent les vieilles chroniques.

Le père Rock, la voyant s’avancer ainsi, en parut tout émerveillé. Il admirait tour à tour chacune des pièces de ce riche costume ; puis, tout à coup, étendant ses larges mains :

« Voilà ce qui s’appelle une jolie fille de la montagne, dit-il d’un ton glorieux, la fille de maître Daniel Rock le forgeron !… Viens ici, Thérèse, que je t’embrasse ! »

Thérèse s’approcha ; il la fit asseoir sur ses genoux et la contempla de nouveau la face épanouie, puis il dit lentement, d’un ton grave :

« Thérèse, tu portes aujourd’hui la toque de ta mère, la chaîne d’or de ta grand’mère Anne, et la robe de ta troisième aïeule Odile… C’est bien… cela me fait plaisir… Ce sont elles, ces braves femmes, qui te les ont léguées pour soutenir la gloire de la famille… Chaque fois que tu les mettras, tu penseras à elles, tu te rappelleras que c’étaient des femmes vertueuses, des épouses dévouées, de bonnes mères, et tu suivras leur exemple.

— Oui, mon père ! dit Thérèse devenue toute pâle.

— Eh bien, embrasse-moi, et partons pour la messe : voici le second coup qui sonne. »

Thérèse embrassa le vieillard, qui la retint quelquès instants sur sa poitrine avec une émotion inexprimable. Puis il se leva, mit son grand tricorne, et, la prenant par le bras, ils sortirent les premiers.

Christian et Kasper, ayant refermé les fenêtres et la porte, ne tardèrent point à les suivre dans la grande rue qui descend vers l’église. Ils n’étaient pas encore à cinquante pas de la maison, qu’un singulier spectacle s’offrait à leurs regards.

Devant l’auberge du Cygne, qui se trouve un peu reculée de l’alignement, entre le jardin d’Adam Zimmer et celui de la veuve Lœrig, devant cette auberge, la plus grande du village, se trouvaient sept ou huit étrangers en habit vert et casquette plate brodée d’argent, tenant chacun par la bride un grand cheval, le cou allongé, les jambes fines, l’air fringant, tels qu’on n’en avait jamais vu dans le pays.

Ces personnes appelaient, criaient, commandaient ; l’aubergiste Baumgarten accourait… le palefrenier Nickel aussi… Toute la maison était en l'air.

« Conduisez nos chevaux à l’écurie.

— Préparez-nous à dîner… qu’avez-vous ?

— Dépêchez-vous…

— Servez vite…

— Faites ceci…

— Faites cela…

Enfin, on voyait que ces gens ne manquaient pas d’argent, car ils commandaient et ordonnaient comme des princes. Outre cela, ils avaient l’air de rire du monde qui s’arrêtait pour les voir.

« Regarde donc, Horace, la grande coiffe !

— Hé ! la petite, là-bas, n’est pas mal ! Ma foi, je ne suis pas fâché de notre pèlerinage… »

Et autres paroles inconvenantes du même genre.

Personne ne disait rien… On contemplait leurs barbes pointues, leurs moustaches, leurs yeux vifs, la bordure de leurs pantalons et surtout leurs beaux chevaux, qui relevaient les jambes comme de véritables personnages, et regardaient par-dessus l’épaule les petits chevaux du pays, qu’on venait de faire sortir de l’écurie pour les mettre à leur place.

— Ce sont des gardes généraux ! disaient les uns.

— Ce sont des gens de la douane ! disaient les autres.

— Non !… ce sont de vrais seigneurs… des