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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/190

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MAITRE DANIEL ROCK.

donnait l’air de quelque apparition surnaturelle.

Et pourtant, malgré cet état de décrépitude, on devinait que Fuldrade avait été belle d’une beauté splendide.

Maître Daniel restait immobile sur le seuil de la tour, comme un chevalier des vieux temps, en sentinelle, la tête haute, les deux mains appuyées sur son pic, le regard calme et sévère.

La vieille jeta quelque poignées de bruyères dans le feu, qui, se rallumant, éclaira les murailles sombres du donjon, leurs larges blocs de granit et le hêtre blanc posé comme un candélabre dans l’angle le plus obscur.

Puis, sans lever les yeux, elle murmura d’un accent rêveur :

« Daniel… les jours sont proches… Il y a des signes !…

— Des signes ?

— Oui… des signes mauvais ! — Regarde par la meurtrière… là ! » fit-elle, levant sa petite main, sans suivre du regard le geste qu’elle faisait.

Daniel Rock se tourna, et vit au clair de lune les décombres entassés.

« Que vois-tu ?

— Je vois la tour et la chapelle…

— Et dans la grande niche, tu ne vois plus la statue d’Adelberg le Vieux, ajouta Fuldrade ; elle est tombée !

— Tombée !

— Oui… hier, entre neuf et dix heures ! Et dans la même nuit, le vieux margrave, au milieu du silence, m’est apparu… Il était sombre… sombre comme une nuit d’orage… Il a gravi l’escalier… il parlait…il gémissait ! »

L’accent de la vieille était devenu presque imperceptible : on aurait dit qu’elle avait peur de s’entendre elle-même.

Daniel Rock, lui, se sentait pâlir, mais il ne bougeait pas plus qu’une statue.

« Il parlait !… — dit la vieille d’un ton si bas, qu’il ne fallait rien moins que le silence profond de la nuit et l’isolement des ruines pour percevoir son souffle ; — il disait : « L’heure avance !… La montagne frissonne !… » Et il écoutait, Daniel… Des larmes de sang coulaient sur ses joues… Et puis, tout à coup, il fit un grand cri : « À moi !… à moi !… mes enfants !… les voici !… » Alors toutes les bruyères, toutes les broussailles, tous les arbres furent agités comme par un grand coup de vent. On entendait des coups sourds, profonds,ébranler les remparts… Tous les guerriers accouraient les défendre : Reinhart, Ulrich, Mérowée, Luitfried, Othon, Gehrhardt, Hatto le Noir… Tous nos maîtres, armés du glaive, de la lance, de la masse d’armes, les ailes de leurs grands casques déployées, s’élancaient de la chapelle qui sonnait le tocsin ! Et leurs compagnies de trabans les suivaient en foule… Il y en avait, mon Dieu, il y en avait autant que de grains de sable au bord de la mer… Le beffroi, le donjon, les créneaux, le pont-levis étincelaient de piques innombrables, comme les champs de seigle au soleil d’été ! Et le vieux burg sortait de terre pour les recevoir, avec ses voûtes profondes, ses escaliers usés par les brodequins de fer, ses galeries, ses tours et ses tourelles, ses hautes terrasses et ses guérites avancées sur l’abîme ! Et la cloche sonnait toujours !… Les moines chantaient, les trompes d’airain mugissaient, les chevaux hennissaient dans leurs écuries souterraines ! Tout à coup le pont-levis s’abaissa, et les reiters, à cheval, Hatto le Noir en tête, sortirent et se rangèrent en ordre de bataille au pied des remparts, la visière basse, la lance en arrêt… tandis qu’en haut se penchaient les archers attentifs. Il se fit un grand silence !… Au loin… bien loin… par delà les montagnes… s’entendait un sifflement terrible… le sifflement du dragon à sept têtes… puis un roulement sourd, comme le bruit des grandes eaux qui s’avancent pour tout engloutir !… Et les guerriers se disaient entre eux, tout bas : « D’où vient ce bruit ? » Et tous écoutaient… Et moi… moi… pauvre vieille, j’avais peur… et les sifflements déchiraient l’air… ils entraient dans la vallée de Spartzprôd… — En ce moment, le vénérable évêque, Gotfried, revêtu de sa robe d’or et de pourpre, la mitre en tête, sa large barbe blanche étalée sur la poitrine, la crosse à la main, et le chapitre des moines en robe de bure à sa suite, s’avança sur la plate-forme, lentement… Il regarda par-dessus la rampe, prêtant l’oreille, puis il étendit ses mains tremblantes et s’écria : « Les temps sont accomplis !… l’agneau triomphe du loup dévorant… Vos œuvres sont grandes, ô Seigneur !… Vos voies sont justes et véritables, ô roi des siècles ! » Ainsi gémissait l’évêque, et sa voix, sonore comme le chant du cygne au milieu des nuages, s’entendait dans toute la montagne… Et le jour approchait… les ombres de nos seigneurs pâlissaient… pâlissaient : aux premiers rayons du soleil, elles avaient disparu ! — Alors, moi, Fuldrade, regardant par le soupirail, je vis la statue d’Adelberg le Vieux couchée dans les ronces, et je fis une prière pour l’âme des morts. »

La vieille se tut. Daniel Rock semblait anéanti.

« Et ce sifflement, Fuldrade, dit-il enfin, les