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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/19

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L’ILLUSTRE DOCTEUR MATHÉUS.

— Eh bien, maintenant j’en suis tout à fait sûre ; va chercher le pot à la crème. Combien de cuillerées, penses-tu, Coucou Peter ? »

Le ménétrier examina de nouveau le mélange et répondit :

« Trois cuillerées, dame Catherina, trois cuillerées bien mesurées ! et même, à votre place, moi j’en mettrais quatre.

— Nous en mettrons quatre, dit la bonne femme, c’est plus sûr. »

En ce moment elle aperçut Mathéus, spectateur impassible de ce conseil gastronomique.

« Ah ! mon Dieu ! fut-elle ; je n’avais pas vu ce monsieur ! Coucou Peter, est-ce que ce monsieur était avec toi ?

— C’est mon ami, dit le ménétrier, le savant docteur Mathéus, du Graufthal, mon ami intime ! Nous voyageons ensemble pour notre plaisir personnel, et pour répandre les lumières de la civilisation.

— Ah ! monsieur le docteur, dit la mère Windling, pardonnez-moi ; nous sommes dans les boudins jusque par-dessus la tête ! Entrez donc, entrez ! faites excuse ! »

L’illustre philosophe faisait de grands saluts, comme pour répondre : « De rien, madame, de rien ! » mais il pensait : « Cette femme est de la famille des gallinacées, espèce prolifique, naturellement voluptueuse et qui se nourrit bien ; ses yeux vifs, ses joues grasses et vermeilles et son nez légèrement retroussé, quoique gros, le prouvent suffisamment. »

Voilà ce que pensait l’illustre docteur, et certes il n’avait pas tort, car la mère Windling avait été une gaillarde dans son temps ; on racontait sur son compte des histoires… des histoires… enfin des choses tout à fait extraordinaires, — et même, malgré ses quarante ans, elle avait encore des yeux très-agréables.

Mathéus entra dans la grande salle et s’assit au bout de la table de sapin, en se livrant à ces réflexions judicieuses, tandis que Coucou Peter rinçait les verres et donnait l’ordre à Soffayel d’aller chercher une bouteille de wolxheim, pour rafraîchir l’illustre docteur.

Dès que la servante fut descendue à la cave, dame Catherina s’approcha du ménétrier, et lui posant la main sur l’épaule :

« Coucou Peter, dit-elle à-voix basse, ce monsieur, c’est ton ami ?

— Mon ami intime, dame Catherina.

— Un bel homme ! fit-elle en le regardant dans le blanc des yeux.

— Eh ! eh ! fit Coucou Peter en la fixant de même avec un sourire étrange, vous trouvez, dame Catherina ?

— Oui, je trouve… un homme… un homme comme il faut.

— Hé ! hé ! reprit Coucou Peter, je crois bien ; un homme qui a des terres au soleil, un savant, un médecin très comme il faut !

— Un médecin, un homme qui a des terres ! répéta dame Catherina. Tu ne me dis pas tout, Peter, je le vois dans ta figure. Pourquoi vient-il ici ?

— Hé ! dit Coucou Peter en clignant des yeux, vous êtes maligne, dame Catherina, vous voyez les choses de loin… hé ! hé ! hé ! si j’osais tout dire… mais il y a des choses… »

Puis essuyant les verres :

« Dites donc, dame Catherina, est-ce que le meunier Tapihans vient toujours vous voir ?

— Tapihans ! s’écria la mère Windling, ne m’en parle pas ! je me moque bien de lui, il voudrait épouser ma maison, mon jardin, mes vingt-cinq arpents de prés, le ladre !

— Ce n’est pas l’homme qu’il vous faut, reprit le ménétrier, croyez-moi, c’est… »

La grosse Soffayel montait alors l’escalier de la cave, et dame Catherina paraissait rayonnante.

« Bien, c’est bien, dit-elle en prenant la bouteille, je vais servir ce monsieur moi-même. Va, Soffayel, mets quatre bonnes cuillerées de crème dans le cuveau. Coucou Peter, regarde un peu si je n’ai rien dans la figure ; est-ce que mes cheveux sont défaits ?

— Vous êtes fraîche comme une rose, dame Catherina.

— Tu trouves ?

— Oui, et vous avez une odeur de fraise très-appétissante.

— Tiens, c’est drôle ! » fit-elle.

Alors la mère Windling s’essuya proprement les bras avec la serviette pendue derrière la porte, elle prit la bouteille et entra dans la salle, en sautillant sur la pointe des pieds comme une jeune fille.

Frantz Mathéus était assis près d’une fenêtre ouverte ; il regardait travailler les abeilles du vieux Baumgarten, dont le rucher se trouvait en face ; de grandes nappes de soleil tombaient à travers les rosiers en fleurs, et l’illustre philosophe, perdu dans une douce rêverie, écoutait le vague bourdonnement des insectes qui s’élèvent à la chute du jour.

En ce moment la mère Windling entra ; derrière elle marchait Coucou Peter tout joyeux, avec les trois verres dans ses doigts.

« Mettez-vous à votre aise, docteur Mathéus, s’écria-t-il ; vous êtes fatigué, il fait chaud, donnez-moi votre grosse capote, que je la pende à ce clou.

— Oui, oui, dit la bonne femme, ne vous