Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/187

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
119
MAITRE DANIEL ROCK.

bruissement de la fontaine dans le silence universel.

« Ah ! ah ! ah ! criait Kasper dans la maison, les as-tu vus s’embrasser, Christian ?

— Tais-toi donc… tais-toi donc, Kasper… Si le père entendait.

— Eh bien… après ? puisqu’ils se marient…

Ne voilà-t-il pas des affaires parce qu’on s’embrasse ?… Je dis, moi, qu’ils ont raison. »

Maître Daniel, entendant cette conversation, devint grave. Les vapeurs du vin se dissipent vite aux fraîcheurs de la nuit. Il allait rentrer, quand, levant les yeux par hasard, il aperçut tout au haut de la côte une lumière scintillant dans les ténèbres. Cette lumière, rouge, vacillante, éclairait le profil noir de l’une des tours. Le vieux forgeron tressaillit.

Il regarda longtemps la flamme s’élever et descendre le long de la façade ; puis inclinant la tête :

« C’est le signal de Fuldrade, murmurat-il à voix basse ; que peut-elle me vouloir à cette heure ? »

En même temps, traversant l’allée :

« Allons, garçons… allons… il est temps de se coucher, s’écria-t-il d’un ton brusque, la fête est finie !… Mais où donc est Thérèse ?

— Elle vient de monter.

— Eh bien, bonne nuit… Allez… je vais fermer la maison. »

Les deux garçons n’avaient pas l’habitude de faire des observations ; ils montèrent donc dans leur chambre, tandis que le père Daniel mettait la barre à la porte et poussait le verrou.

On les entendit quelques instants encore rire, causer à demi-voix, et leurs gros souliers rouler sur le plancher sonore.

Maître Daniel, sombre, taciturne, se promenait de long en large dans la grande salle. La table, couverte des débris du festin… le silence succédant au tumulte… et peut-être aussi le sentiment profond de l’inanité de nos joies, après l’excitation de l’ivresse… tout cela courbait le front du vieillard. Il allait et venait, l’œil triste, s’arrêtant parfois pour écouter si quelqu’un veillait encore dans sa maison.

Enfin tout se tut.

Alors maître Rock, jetant sa houppelande de laine sur ses épaules et se coiffant de son tricorne, prit un gros bâton ferré derrière la boîte de l’horloge et passa dans la cuisine, amortissant le bruit de ses pas sur les dalles.

Il poussa la porte qui donnait sur le sentier des ruines ; puis, écoutant de nouveau et n’entendant plus rien, il sortit, ferma le cadenas et se mit à gravir lentement la côte.

Une heure sonnait à la petite église. Toutes les lumières du village étaient éteintes. La lune, longtemps voilée par les nuages, brillait alors de tout son éclat.


V


Une pensée grave, solennelle, conduisait maître Daniel Rock dans les ruines de Felsenbourg.

Depuis nombre d’années, la vieille diseuse de légendes, Fuldrade d’Obernay, s’était établie dans ces décombres avec ses deux chèvres.

Chassée de Triefels en 1803, elle avait longtemps erré de château en château, de village en village, cherchant un asile où reposer sa tête, célébrant les triomphes des temps passés, épouvantant les uns de ses prédictions, et réjouissant les autres en leur annonçant le retour des nobles hommes bardés de fer.

Les bourgeois d’Alsace et de Lorraine la traitaient de folle ; les paysans l’appelaient sorcière et redoutaient ses mauvais sorts, — mais Daniel Rock, lui, la considérait comme une sainte et se trouvait en quelque sorte indigne de s’approcher d’elle et d’entendre les prédictions bizarres, incohérentes, qui s’échappaient de ses lèvres.

Or, qu’on s’imagine l’émotion du vieux forgeron lorsque, après les propositions du juif Élias, le récit de Frantz Bénédum et les libations des fiançailles, il aperçut tout à coup le signal de la vieille.

C’était le réveil du festin de Balthazar !

Lui, qui ne craignait rien, qui pour soutenir ses idées aurait bravé l’univers, il se sentit frissonner jusqu’à la moelle des os.

Ce signe confirmait toutes ses appréhensions.

« Quelque chose se passe !… quelque chose de grand… de terrible… l’heure est proche… les destins vont s’accomplir !… »

Telles furent les pensées du père Rock.

Il montait donc la côte à travers les genêts et les hautes bruyères, s’arrêtant parfois pour respirer et regardant au-dessous de lui le village silencieux.

La nuit était parfaitement calme… la rivière au loin… bien loin dans la vallée sombre, faisait entendre son doux murmure… les rayons argentés de la lune reposaient sur les petits toits de chaume. Quoiqu’il eût fait très-chaud tout le jour, et que la terre fut aussi sèche que le roc, pas un insecte ne poursuivait sa chanson stridente.

Au-dessus de la côte s’élevaient les rochers à pic, qui semblaient grandir à chaque pas,