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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/186

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MAITRE DANIEL ROCK.

la grande salle, tandis que la vieille horloge comptait lentement les secondes.

Frantz Bénédum, le nez pourpre, son large feutre penché sur l’oreille, le bras gauche autour du cou de maître Daniel, s’écriait :

« Nous sommes de vieux amis… Je n’ai jamais eu d’ami que toi… Nos enfants s’aiment… nous nous aimons tous… oui… tous ! Christian et Kasper sont aussi mes fils… nous sommes comme qui dirait en paradis ! Buvons à notre santé… à la santé de Catherine, ma femme… la meilleure femme du pays ! »

Et la vieille meunière, grande, sèche, la figure saupoudrée d’un milliard de taches de roux, son immense bonnet de dentelle en pyramide sur la nuque, riait et s’égayait… Elle regardait le père Rock et lui disait :

« Vous avez toujours été bel homme, père Daniel, et vous vous êtes conservé comme un charme.

— Et vous aussi, commère, faisait le vieux forgeron par galanterie ; oui… vous avez toujours été droite comme un lis, et fraîche comme une rose.

— Oh ! oh ! compère… si vous parliez de cette brillante jeunesse, à la bonne heure… Mais enfin… ce n’est pas pour dire… nous avons été assez bien dans le temps… Il y a de ça trente-cinq à quarante ans…

— Je m’en souviens, dame Catherine, oui, je m’en souviens… vous étiez ce qui s’appelle une fille bien tournée… Mais buvez donc, commère !

— Doucement… doucement… vous voulez me griser ; je crois ! »

Tout le monde riait, le vieux curé Nicklausse comme les autres. Kasper et Christian, en manches de chemise, allaient et venaient autour de la table, découpant les viandes et remplissant les verres. Ludwig et Thérèse, assis l’un près de l’autre, semblaient rêveurs ; seulement, lorsque leurs yeux se rencontraient par hasard, Thérèse rougissait doucement, tandis que le brave Ludwig, exhalant de longs soupirs, murmurait :

« Comme il fait beau temps aujourd’hui !… Comme tout est beau ! Ah ! que je suis heureux, Thérèse ! »

Alors elle le regardait, et ses grands yeux noirs semblaient dire : « Moi aussi, Ludwig, je suis heureuse… oh ! oui… bien heureuse !…

Dehors, l’alouette s’égosillait à la cime des airs… les fleurs blanches des pommiers s’effeuillaient au bord des fenêtres… le soleil couchant dorait la côte à perte de vue.

Dans la salle, les vieux se racontaient, tantôt l’un, tantôt l’autre, d’antiques histoires du Messager boiteux, et riaient à faire trembler les murs. Maître Daniel lui-même, d’habitude si calme, si grave, avait fini par s’animer d’une façon singulière. Il parlait nez à nez avec le père Nicklausse, qui parlait aussi, élevant la voix et gesticulant comme dans sa chaire. Tous deux semblaient avoir entrepris de s’assourdir l’un l’autre, et de temps en temps ils partaient d’un grand éclat de rire et criaient :

« Buvons, maître Daniel !

— A votre santé, monsieur le curé »

Le temps ne paraissait long à personne.

La nuit était venue, on avait allumé la grande lampe de fer, et le repas continuait toujours aux clameurs de tout le monde, car les fils du forgeron avaient fini par s’enthousiasmer comme les autres, et disputaient sur la question de savoir s’il convient de ferrer un cheval d’abord par le pied droit ou par le pied gauche.

La mère Catherine seule, au milieu de cette tempête d’éclats de rire, paraissait avoir conservé sa présence d’esprit.

« Frantz ! s’écria-t-elle tout à coup, profitant d’un instant de silence.

— Qu’est-ce que tu veux, Catherine ? Tu vois bien que je cause.

— Oui… mais tu n’entends pas sonner minuit.

— Minuit ! s’écria le père Nicklausse, ce n’est pas possible !

— Regardez l’horloge, monsieur le curé.

— Minuit ! c’est vrai… Ah ! mes chers enfants, le temps ne dure pas avec vous. »

Il se leva, tout le monde suivit son exemple :

« C’est égal… voici un beau jour, maître Daniel, je m’en souviendrai longtemps ! Mais que va dire ma pauvre Annah ? Depuis dix ans, mes chers amis, je ne me suis pas dérangé jusqu’à pareille heure.

— Kasper, allume la lanterne de monsieur le curé, » s’écria le père Rock.

Et s’adressant ensuite à Ludwig :

« Et toi… embrasse ta femme… Je te la donne, Ludwig, pour faire son bonheur… C’est ce que j’ai de plus cher au monde. »

Puis reconduisant maître Frantz Bénédum et Catherine :

« Faut-il vous éclairer, Frantz ?

— Tu plaisantes, Daniel ; est-ce que je ne connais pas le chemin de mon moulin ?

— Alors, bonne nuit, dame Catherine…

— Bonsoir, maître Daniel ; dormez bien. »

Ils s’éloignèrent.

Ludwig sortit à son tour ; il embrassa le vieillard avec effusion et s’éloigna rapidement.

La nuit était toute noire. Maître Daniel, debout sur le seuil, écoutait les pas de ses convives s’éloigner de plus en plus, et le