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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/184

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MAITRE DANIEL ROCK.

luisants de graisse. — Voilà, Frantz, ce que fera le juif … et toi … toi … tu l’auras aidé dans son œuvre.

— Oh ! ohl … diable !… un instant !… Tu vois les choses en noir, Daniel.

— Je les vois comme il faut les voir. »

Puis, se redressant, le père Roch ajouta d’un air digne :

« Je ne t’en veux pas, Frantz… non… tu n’as pas réfléchi ; mais sache que le juif est aussi venu me voir, et qu’il a voulu m’acheter les ruines… Devine un peu ce qu’il m’a offert ?

— Pour les décombres ?

— Oui, pour les décombres et la côte des bruyères.

— Mais… cent écus…

— Il m’en a offert mille.

— Mille écus ! s’écria maître Bénédum en bondissant, et tu as refusé ?

— J’ai refusé ! j’ai refusé, car moi, Daniel Rock, je pense à l’avenir de nos enfants ; je ne veux pas qu’on élève des fabriques pour les faire suer sang et eau, là-bas dans la vallée, — ni des prisons pour les étouffer là-haut sur la montagne. — Et puis, si j’avais été capable de vendre le château de nos anciens seigneurs… là… franchement… la main sur le cœur, Frantz, est-ce que tu ne m’aurais pas regardé comme un misérable… comme un traître pire que Judas ? »

Frantz Bénédum, ébahi, ne sut que répondre, et le vieux forgeron poursuivit, les larmes aux yeux :

« Songes-tu quelquefois à nos anciens seigneurs, Frantz, à ces hommes hardis, braves et généreux, qui, les premiers, ont pénétré dans les grandes forêts de l’Alsace et des Vosges pour en exterminer les bêtes fauves et les peupler de monde ? Songes-tu que nos pères, à nous, ont reçu leurs champs, leurs maisons, leurs premiers attelages de ces hommes, et qu’ils ont été bien heureux de vivre à l’abri de leurs lances et de leur courage ? — Alors la terre était au premier venu, mais personne ne pouvait répondre de la moisson : des milliers de bandits, sans feu ni lieu, — comme on le voit dans nos vieilles chroniques, — erraient à droite, à gauche , pour brûler, dévorer et dévaster. Le seigneur, sur son rocher, découvrait l’ennemi de loin, il volait à sa rencontre et livrait des batailles… de terribles batailles… quelquefois seul contre dix… pour la récolte du paysan ! — Je dis que ces gens-là valaient mieux que nous, qu’ils étaient plus forts, plus grands et plus nobles que nous… Je dis que c’est à leur courage que nous devons d’être ce que nous sommes, et que nos ancêtres ont dû leur repos. On a tort de l’oublier, Frantz, c’est encore à ces hommes-là que nous devons d’être chrétiens, car, sans eux, où donc auraient vécu les apôtres, et tous ces hommes savants qui écrivaient les chroniques et disaient la messe au milieu des bois ? Nous serions tous devenus des sauvages … nous n’aurions jamais rien su de l’Évangile ! — Maintenant que les fils des paysans et des bourgeois sont les maîtres… que la terre est défrichée et que les bois sont en coupes réglées… les descendants des seigneurs n’ont plus que le souvenir de leur nom et de leur gloire. On les a même chassés… Ceux de Felsenbourg sont tous morts depuis longtemps… mais s’ils pouvaient revenir, le vieux Rock leur dirait : « Voilà votre château… ce n’est plus qu’un tas de pierres… mais les aigles n’ont besoin que d’un rocher pour rebâtir leur nid. »

En prononçant ces derniers mots, le forgeron s’était levé ; sa face avait une expression terrible, ses lèvres tremblaient, ses cheveux gris s’agitaient comme une crinière.

« Je marcherais avec eux ! cria-t-il d’une voix foudroyante. — Oui, Daniel Rock marcherait avec eux contre tout l’univers ! »

Il se rassit plus pâle que la mort, les yeux étincelants, et vida brusquement son verre. Maître Bénédum aussi était bien pâle ; il n’avait jamais vu son vieux camarade dans un pareil état.

Au bout d’un instant, le forgeron reprit d’une voix basse, concentrée :

« Et j’aurais été vendre, moi, le château de nos maîtres… leur château ? non… ce n’est plus qu’une tombe ! J’aurais été vendre leur tombe à un juif pour quelques piles d’écus… Allons donc…, plutôt me couper le poing ! Écoute, Frantz, tu sais que les morts ont une nuit tous les ans pour revivre… la nuit de Noël : — eh bien, que diraient nos anciens seigneurs en s’éveillant cette nuit-là, s’ils retrouvaient leur château vendu par Daniel Rock, et démoli par un juif ! Non… non… grâce au ciel ! je ne suis pas encore assez misérable pour avoir de pareilles idées. Je l’ai dit à Élias :

« Tant qu’il y aura un Rock sur la terre, il gardera les ruines de Felsenbourg… et quand on les couvrirait d’or pour les acheter, il n’en vendra pas un seul caillou. » Daniel Rock fera la dot de sa fille… ses fils travailleront pour leur sœur avec plaisir… il ne sera pas nécessaire de vendre un brin d’herbe, pour rendre Thérèse heureuse comme elle le mérite. »

Le vieux forgeron se tut, l’œil étincelant encore et le poing fermé sur la table. Ses deux fils l’écoutaient du dehors, appuyés sur la fenêtre, et leurs figures énergiques anonçaient un sombre enthousiasme.