Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/183

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
115
MAITRE DANIEL ROCK.

j’étais dans mon moulin, arrive le petit juif Élias Bloum sur son âne… Il cause de ceci, de cela, des blés, des avoines, de la farine, et finalement de mon pré du Langwald. Moi je le voyais venir… Je me disais : « Tu veux quelque chose, Élias… attention ! » Sans avoir l’air de rien, je dressais l’oreille. Le juif se met donc à me parler de mes prés… il les abîme : « C’est de la mauvaise terre… c’est un marais… il y pousse plus de grenouilles que de brins d’herbe… » Bon… je ne dis toujours rien. « Voyons, maître Bénédum, que voulez-vous de ça ? — Mais, Élias, puisque ça ne vaut rien. — C’est égal, dites toujours votre prix… — Est-ce que cinq cents francs l’arpent vous iraient, maître Frantz ? — Cinq cents francs ! Tu plaisantes ? » Je lui tourne le dos.

À ce moment, le vieux meunier se prit à rire en lui-même. Le père Rock, tout rêveur, ne le quittait plus de ses grands yeux gris.

« Six cents francs, maître Bénédum ? — Tu te moques du monde. — Six cent cinquante ? — Non. — Sept cents ? » Quand j’entends parler de sept cents francs, tu comprends, Daniel, ça me tenait là… je n’osais presque plus dire non… Catherine, dans le moulin, me faisait de grands signes… mais ce petit juif m’avait tellement l’air de tenir à mes prés, que je m’enhardis : je demande mille francs ! Élias crie… il s’en va. Catherine me pousse dans le dos pour courir après lui ; mais je le vois prendre le sentier du Dagsberg : « Il faudra bien que tu repasses devant mon moulin pour retourner à Saverne, que je pense. Si je te rappelais, tu serais capable de te dédire. » Catherine jetait de grands cris… elle me reprochait d’avoir manqué notre fortune… Tu connais les femmes, Daniel… ça ne sait pas attendre… ça voudrait sauter dessus tout de de suite. Et vois-tu que j’avais raison de ne pas me presser ?… Ce gueux d’Élias, au lieu d’aller jusqu’au Dagsberg, s’arrête prendre une chopine aux trois maisons de Spartzprôd, chez Bourdonnaye. À cinq heures du soir, il était déjà de retour, avec un papier timbré et les écus : trois mille francs !… trois mille francs en or, pour des terres où mes bœufs s’enfonçaient jusqu’aux genoux dans la vase… pour des terres qu’on ne pouvait ni faucher ni pâturer… Comprends-tu ça, Daniel ? »

Et Frantz Bénédum, transporté d’enthousiasme, partit d’un immense éclat de rire. Maître Rock, lui, ne riait pas ; il était devenu tout pâle et ne disait mot.

Le vieux meunier, surpris de son silence, l’ayant observé plus attentivement, et remarquant la pression de ses lèvres contractées par un sourire bizarre, lui dit :

« Qu’as-tu donc, Daniel ?… Est-ce que tu trouves l’affaire mauvaise ?

— Non, c’est une bonne affaire, dit le forgeron avec amertume. Tu gagnes de l’argent… ça doit être une bonne affaire… mais écoute-moi bien, Frantz. »

Son regard prit une expression sévère :

« Nous sommes de vieux camarades d’enfance… je n’ai que toi d’ami dans la montagne, et je n’en veux pas d’autres… Tu es un brave homme… mais tu aimes trop l’argent ! Au lieu de rester dans ton moulin, de moudre les grains qu’on t’apporte et de prendre un honnête bénéfice pour tes peines, tu descends en Alsace, tu achètes des blés, des avoines, et même des chevaux pour les revendre… tu fais le commerce : ce n’est pas beau !… non, ce n’est pas beau !… Tu devrais te souvenir que les Bénédum ont été jadis trabans, reiters et lansquenets au château de Felsenbourg, de père en fils ; — que plusieurs d’entre eux ont eu l’honneur de mourir au service de nos maîtres ; — que l’on compte dans ta famille trois chapelains de Dagsberg et deux vidames de Géroldseck : — que ces gens-là restaient à leur poste et ne faisaient pas le trafic.

— Mais, dit le meunier, les chapelains, les trabans, les reiters et les vidames n’existent plus… on n’en voit plus… Je ne peux pas les ressusciter, moi…

— Non, Frantz, non, interrompit Daniel en agitant la tête d’un air indigné, tu ne me feras pas croire que c’est bien d’oublier l’exemple de nos pères, et de vendre leurs dépouilles. D’abord, qu’est-ce que le juif va faire de tes prés ?… Le sais-tu, seulement ?

— Et que m’importe à moi ?… ça le regarde. Il n’y fera pas pousser de l’herbe, je t’en réponds.

— C’est possible, mais il pourra très-bien y bâtir des fabriques… attirer des ouvriers étrangers dans le pays, et nous donner l’amour du gain. Alors, au lieu de vivre simplement, honnêtement dans nos montagnes, au lieu de cultiver son petit champ, de se contenter de son petit avoir, chacun voudra gagner de l’argent. Les hommes vendront leur travail, les filles leur vertu… nous vivrons comme les gens des villes, nous penserons et nous agirons comme eux… Nous deviendrons menteurs, fourbes, envieux, intéressés ; nous serons gouvernés par des écrivassiers et des avocats. Les bonnes mœurs s’en iront… chacun voudra se glorifier aux dépens des autres… nous ferons tout ce qu’on nous dira de faire, pourvu que l’on paye bien… nous n’aurons plus de volonté… Les riches commanderont aux pauvres, et les pauvres travailleront pour ceux qui seront tout