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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/182

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MAITRE DANIEL ROCK.

donneras bien un petit baiser… hein ?… pour l’amour que je te porte. »

Thérèse, tremblante, se laissa prendre ce qu’on lui demandait, puis elle s’enfuit toute confuse.

Alors les deux robustes vieillards s’accoudèrent l’un en face de l’autre, riant tout bas. Frantz tendit la main par-dessus la table à Daniel, qui lui donna la sienne, et ils se la serrèrent longtemps en silence. On aurait dit qu’ils ne pouvaient parler.

Et c’était quelque chose d’attendrissant que de voir ces deux vieilles têtes grises, l’une calme, grave, énergique, l’autre un peu maligne, mais pleine de bonté et de franchise : — oui, c’est une belle chose que de voir deux vieux amis pleins de force et de santé, sous les neiges du grand âge, jouissant encore de tout et se souvenant de si loin.

Le père Rock remplit les verres. Dehors on ferrait les chevaux ; il y avait grand tapage.

« La ! la ! là ! Doucement, Reppel… un peu de patience… Prends-lui donc la jambe, Christian… Sont-ils enragés, les chevaux du père Bénédum !… On voit bien qu’ils reçoivent de l’avoine plus souvent qu’à leur tour.

— Mon garçon t’a dit hier que je viendrais te voir ? demanda le meunier.

— Je crois que oui…

— Il doit te l’avoir dit… Il n’a pu l’oublier, le gaillard, j’en suis sûr … À ta santé, Daniel.

— À la tienne, Frantz.

— Un bon vin… d’où le tires-tu ?

— De Rikevir, en Alsace.

— Il est très-bon. »

Puis reprenant sa pensée :

— Voilà maintenant quinze mois que Ludwig fréquente ta maison… tu dois le connaître.

— C’est un brave garçon, et que j’aime bien.

— Oui, c’est un brave garçon… un garçon rangé, laborieux, économe… Tu peux me croire, Daniel.

— Je le connais ! ce garçon-là me plaît… C’est un homme de notre temps à nous.

— Justement… Eh bien, puisque nous sommes d’accord… pourquoi retarder le mariage ? Il me semble que Ludwig ne déplaît pas à Thérèse.

— Tout est bien… mais une chose manque encore : la dot n’est pas prête.

— La dot ? Bah ! tu la donneras plus tard.

— Non, il faut que Thérèse ait sa dot… La fille de Daniel Rock ne peut se marier sans dot. D’ailleurs, ça ne tardera pas longtemps… Je mets chaque jour quelque chose de côté… Encore cinq ou six mois et nous ferons la noce. »

Il y eut un instant de silence ; le vieux meunier sembla se recueillir, puis souriant :

« Daniel, reprit-il, ce que tu dois désirer le plus, c’est de voir tes petits-enfants… Moi d’abord, et ma femme, nous ne pensons qu’à ça… nous en causons tous les jours… Catherine a déjà préparé le linge du ménage, elle ne demanderait pas mieux que de préparer les layettes… Et puis, voilà qu’une bonne occasion se présente de placer Ludwig… Tu sauras que le meunier Diemer, de la Steinbach, a spéculé sur les grains… il a perdu beaucoup d’argent… son moulin est à vendre… Ludwig ne peut aller à Steinbach sans Thérèse… il ne le peut pas… et si je laisse échapper cette occasion de le placer… il ne s’en présentera peut-être jamais de pareille… Pourquoi donc retarder le mariage ?… Pourquoi faire languir ces braves enfants ?… la dot !… la dot !… c’est bien… Est-ce que ta parole ne vaut pas de l’or ?

— Non… je puis mourir !… Tu sais, Frantz, que j’ai acheté les ruines et la côte… ce n’est pas la dot d’une fille, ça… il a fallu me saigner !… Maintenant le travail marche… je gagne tous les jours… mes garçons m’aident… mais la dot n’est pas encore prête, et tu dois comprendre que moi, Daniel Rock, je ne puis pas dire à ma fille que j’aime, à ma Thérèse : « Tiens ! les autres font ton bonheur, et ton père n’y est pour rien !… » Ça ne se peut pas… Elle aura sa dot… argent comptant… j’y tiens… c’est mon bonheur de travailler pour elle.

Le père Rock remplit de nouveau les verres, et le meunier, hochant la tête, s’écria :

« Tu seras toujours le même, Daniel… Depuis soixante ans que je te connais, tu n’as pas changé… C’est pourtant drôle… — La dot !… la dot !… Eh bien, j’en ai deux de dots… Là… es-tu content ?

— Comment ? »

Les yeux de Frantz Bénédum scintillèrent ; il s’allongea, les coudes en avant, sur toute la largeur de la table, sa grosse tête grise entre les mains, comme pour causer de plus près, tandis que maître Daniel, toujours grave et solennel, la tête haute, les bras croisés sur la poitrine, l’écoutait avec calme sans laisser deviner ses impressions.

« Tu connais mon pré de Langwald ?

— Oui… au-dessous de la Roche-Plate.

— Un pré de trois arpents, où la rivière déborde deux fois l’an… où rien ne pousse que des osiers et des flèches d’eau… Ça peut bien valoir de mille à douze cents francs entre frères… Eh bien, Daniel, figure-toi qu’avant-hier, à trois heures de l’après-midi, comme