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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/178

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MAITRE DANIEL ROCK.

faire vieux… te voilà chauve comme un œuf… tes dents branlent… tu n’étrangleras plus beaucoup de coqs ni de poules… À ta place, moi, je songerais bravement à mon salut.

— Vous croyez ? répliqua maître Élias en plissant les yeux ; eh bien, là… franchement… vous avez tort… Je suis chauve, c’est vrai, mais le nez est encore bon… il flaire de loin, Dieu merci… et si quelques dents me manquent au râtelier, ça ne m’empêche pas d’avoir aussi bon appétit qu’autrefois. »

Alors le père Rock se prit à rire de bon cœur. Ce petit être jaune, chétif, malin, avait le privilège de l’égayer toujours. Il le considérait absolument comme les vieux seigneurs du Géroldseck ou du Haut-Barr regardaient leurs fous, leurs nains ou leurs perroquets. Élias Bloum, se doutant de la chose, avait résolu d’exploiter son privilège. Il s’assit donc sur le banc de pierre près du soupirail et poursuivit en riant :

« Je ne plaisante pas, maître Daniel, l’appétit ne fait que croître tous les jours… Ainsi, vous ne vous douteriez jamais de ce qui m’amène.

— Ah ! oui… qu’est-ce qui t’amène ? Je suis curieux de le savoir… Est-ce un fer qui manque à ton âne ?

— Non… c’est une idée.

— Une idée ?

— Ma foi oui… l’idée d’arranger une petite affaire avec vous.

— Élias, tu dois savoir que Daniel Rock ne fait jamais d’affaires avec les juifs.

— Oui, je sais cela, père Rock… et je ne vous en veux pas… Il y a tant de gueux parmi nous… Mais moi, vous me connaissez depuis cinquante ans… enfin, je n’aime pas me vanter…

— Élias, tout ce que tu voudras… mais pas d’affaires…

— Écoutez-moi toujours, que diable ! fit le petit vieillard en haussant les épaules… Qu’est-ce qui vous force de traiter ?… N’êtes-vous pas libre ?… Avez-vous peur que je vous séduise ?… Si l’affaire est bonne… si elle est claire…

— Je ne la ferai pas.

— N’importe, écoutez-moi. Tout à l’heure, en traversant le village, je me disais : « Il n’y a pourtant que le père Rock qui ne m’ait jamais rien acheté ni vendu dans le pays… Je suis vieux… Je puis mourir d’un jour à l’autre… Ce serait une tache… une véritable tâche dans la vie d’Élias Bloum, si je ne lui vendais pas quelque chose… n’importe quoi… Mais quoi lui vendre ? » Et je rêvais… Je ne trouvais rien… quand, levant le nez, je vois ces ruines… ces vieilles ruines… Voilà mon affaire !… Il ne veut rien m’acheter… il me vendra ces ruines.

— Tu plaisantes… Que veux-tu faire de cela ?

— Et qu’en faites-vous vous-même ?

— Moi… moi… c’est bien différent.

— Vous laissez ces ruines en friche, je pourrais bien en faire autant, sans me donner beaucoup de peine… Mais voici mon idée : les ruines et le tour de la côte font bien vingt arpents… Au lieu d’y laisser venir des bruyères, je les fais retourner et j’y plante des pommes de terre.

— Des pommes de terre dans les rochers ?… Il n’en poussera pas une seule.

— Et qu’est-ce que cela vous fait, si je paye bien ? Voyons, maître Daniel, il faut que ceci réussisse… J’y tiens… Il faut que je fasse au moins une affaire avec vous. Vendez-moi vos ruines ! »

Le père Rock, qui d’abord avait pris la chose sur le ton de la plaisanterie, voyant que la proposition était sérieuse, devint tout pâle… À son tour, il observa le juif de ses yeux gris, comme pour pénétrer au fond de son cœur.

Élias, absorbé par ses propres idées, ne remarqua point ce coup d’œil étincelant et poursuivit :

« Voyons, maître Daniel, combien peuvent valoir ces décombres ? Vous les avez achetés, il y a dix ans, trois cents écus : en doublant le capital, pour les intérêts, cela fait six cents écus… J’en ajoute deux cents pour le bénéfice… Soit en tout quatre mille huit cents francs… Il me semble que c’est honnête.

— Je t’ai dit que je ne fais jamais d’affaires avec les juifs…

— Comment, père Rock, vous ne trouvez pas la somme suffisante ?… Quel est donc votre prix ?

— Les ruines ne sont pas à vendre.

— Tout est à vendre, père Rock… tout… seulement, il faut trouver un vieux fou comme moi pour acheteur… Vous tenez à votre tas de pierres… où la neige reste six mois de l’année… où l’on ne voit que des ronces, des orties, des bruyères… où les deux chèvres de Fuldrade trouvent à peine de quoi vivre… Vous y tenez… Vous savez que j’en ai envie… parce que je radote... que je perds la tête, et vous pensez : « Vieux fou !… tu le veux… eh bien, tu le payeras ! »

— Je te répète que le château n’est pas à vendre, dit le forgeron d’une voix irritée.

— Il y a donc un trésor caché là-haut ? fit le vieux juif en riant. Je m’en étais toujours douté… Eh bien, mettons le double de béné-