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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/176

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MAITRE DANIEL ROCK.

Borgne, ou Halto le Noir, d’impérissable mémoire.

Le vieux Rock, à chaque grand coup d’épée, regardait le père Nicklausse comme pour lui dire :

« Quel coup !… quelle bataille !… Voilà des hommes !… Ils renversaient les murs d’un coup d’épaule… ils arrachaient les créneaux avec leurs mains… ils pourfendaient d’un coup de hache un chevalier armé de toutes pièces… À la bonne heure… Trouvez-moi donc un de vos généraux capable d’en faire autant !… »

Ses joues se creusaient… ses yeux étincelaient… il toussait avec un sombre enthousiasme.

Ludwig Bénédum, moins amoureux des vieilles légendes, regardait Thérèse d’un long regard attendri, et les deux fils du forgeron, en face l’un de l’autre, la tête noire et crépue, la nuque large, leur lourde mâchoire dans la main, respirant à peine, s’observaient l’un l’autre comme deux sphinx rêveurs.

Et le temps s’écoulait : la vieille horloge poursuivait son tictac monotone ; la lampe de fer, se ranimant par instants, éclairait de sa lumière jaune les poutres brunes du plafond, la grande armoire à ferrures ciselées, et tous ces visages contemplatifs, l’œil perdu dans le vague, comme en présence d’un rêve.

Enfin l’horloge sonnait onze heures. Alors tous les assistants exhalaient un soupir.

« C’est dommage, disait le père Nicklausse, voici l’heure de rentrer au presbytère

— Oui, c’est dommage, répondait le vieux Rock. Fais une oreille… une grande oreille, Thérèse… pour demain… Le plus beau va venir : on attache Brunehaut à la queue d’un cheval sauvage, pour la traîner autour du camp. »

Tout le monde se levait avec tristesse.

« Bonne nuit, monsieur le curé.

— Bonne nuit, mes enfants. »

Et tandis que l’on reconduisait l’excellent homme, Ludwig, qui s’était levé doucement, déposait un baiser bien tendre sur le cou de Thérèse, et la belle jeune fille, levant sur lui ses grands yeux noirs, le regardait avec douceur.

« Hé ! hé ! disait le père Daniel d’un ton joyeux, à la porte, où donc est Ludwig ?

— Me voilà… me voilà !… »

Il se sauvait, et le vieux forgeron, riant dans sa barbe, lui criait encore :

« Bonne nuit, garçon ; tu te sauves comme un voleur… hé ! hé ! hé ! »

C’est ainsi que se passait le temps chez maître Daniel Rock : un jour ressemblait à l’autre, et cela promettait de durer des siècles, lorsqu’un événement étrange vint troubler cette quiétude profonde.


II


On était à la fin du mois de mai ; les bonnes gens de Felsenbourg venaient de terminer leurs semailles ; déjà les flèches sombres des sapins se découpaient sur la tendre verdure des hêtres et des chênes ; le merle et le coucou remplissaient les échos de leur éternelle chanson, et les derniers filets de neige s’écoulaient en ruisseaux limpides de la cime lointaine du Schnéeberg.

Ce jour-la, de grand matin, un petit vieillard de la tribu d’Israël, sec, maigre et jaune comme un hareng saur, le nez en lame de rasoir, la peau huileuse sillonnée de rides innombrables, l’œil vif et plein d’une fine bonhomie, le menton tout gris d’une barbe de la semaine dernière, maître Elias Bloum, accroupi sur son âne Schimmel, le plus décharné, le plus râpé, le plus mélancolique des ânes de la Judée, s’en revenait tranquillement du Dagsberg à Saverne, coiffé de son large feutre crasseux, et les manches de sa vieille houppelande de laine ballant sur les cuisses.

Le petit jour commençait à poindre sous le feuillage, les blanches vapeurs du matin s’étendaient à perte de vue dans la vallée silencieuse et s’élevaient jusqu’au bord du sentier, comme les ondes d’un lac. Au loin… bien loin derrière la côte, retentissait le bruit d’une forge. Du reste, pas un souffle, pas un soupir : tout dormait encore, le coq au village et la grive dans les bois.

Il fallait un motif bien grave pour avoir décidé le vieux juif à se mettre en route de si grand matin. Il méditait sans doute quelque spéculation importante.

Et dans le fait, il semblait absorbé par de sérieuses réflexions ; au lieu d’accélérer le pas de Schimmel suivant son habitude, il s’oubliait et regardait devant lui comme au hasard. L’âne, profitant de cet oubli, s’arrêtait ici… là… pour cueillir quelque touffe d’herbe, un chardon, les pompons d’un noisetier, un feston de lierre ; ses longues oreilles pendantes se relevaient alors, et sa grosse tête ébouriffée prenait un air jovial qui trahissait sa surprise, sa jubilation intérieure des nouveaux procédés de son maître.

« Allons, allons, Schimmel, disait le vieillard, courage… en route ! »