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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/170

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LA REINE DES ABEILLES.

virent ; je fis comme eux, par un sentiment de curiosité bien naturelle.

« Nous traversâmes la cuisine, dont la porte s’ouvrait sur une étroite terrasse en plein air. Au-dessus de cette terrasse s’élevait le toit du rucher ; il était de chaume, et de son rebord tombaient un magnifique chèvrefeuille et quelques festons de vigne sauvage. Les ruches se pressaient sur trois rayons.

« Rœsel allait de l’une à l’autre, les caressant de la main et murmurant :

« — Un peu de patience… un peu de patience. … Il fait trop de brume ce matin… Oh ! les avares, qui se plaignent ! »

« Et l’on entendait à l’intérieur un vague bourdonnement, qui grossissait jusqu’à ce qu’elle fût passée.

« Cela me rendit plus attentif ; je pressentais là-dessous un étrange mystère. Mais quelle ne fut pas ma surprise, une fois rentré dans la salle, d’entendre la jeune aveugle s’écrier d’un accent mélancolique :

« — Non, mon père, j’aime mieux ne pas voir aujourd’hui, que de perdre mes yeux. Je chanterai, je ferai quelque chose pour ne pas m’ennuyer ; mais les abeilles ne sortiront pas. »

« Tandis qu’elle parlait de la sorte, je regardais, Walter Young, qui, jetant un coup d’œil dehors par les petites vitres, répondit simplement :

« — Tu as raison, mon enfant, oui, je crois que tu as raison. D’ailleurs tu ne verrais pas grand’chose, la vallée est toute blanche. Bah ! ce n’est pas la peine d’y voir. »

« Et comme je restais tout stupéfait, l’enfant reprit :

« — Ah ! la belle journée que nous avons eue avant-hier. Qui jamais aurait cru que l’orage du lac nous amènerait tant de brouillard ? Maintenant, il faut replier ses ailes et se traîner comme une pauvre chenille ! »

« Puis, après quelques instants de silence :

« — Que j’étais heureuse sous les grands sapins du Grindelwald !… comme la miellée pleuvait du ciel !… Il en tombait de toutes les branches… Quelle récolte nous avons faite, mon Dieu, quelle récolte !… Et que l’air était doux sur les bords du lac, dans les gras pâturages du Tannemath, et la mousse verdoyante, et l’herbe embaumée ! Je chantais, je riais ; la cire, le miel remplissaient nos cellules. Quel bonheur d’être partout, de tout voir, — de bourdonner au fond des bois, sur la montagne, dans les vallons ! »

« Il y eut un nouveau silence ; moi, la bouche béante, les yeux écarquillés, j’écoutais de toutes mes oreilles, ne sachant que penser ni que dire.

« — Et quand l’averse est venue, fit-elle en souriant, avons-nous eu peur ! Et ce grand coup de tonnerre nous a-t-il effrayées ! Un gros bourdon, tapi sous la même fougère que moi, fermait les yeux à chaque éclair ; une cigale s’abritait sous ses grandes ailes vertes, et de pauvres petits grillons grimpaient sur une haute pivoine, pour se sauver du déluge. Mais ce qu’il y avait de plus terrible, c’était ce nid de fauvettes, tout près de nous, dans les broussailles ; la mère voltigeait à droite, à gauche, et les petits ouvraient leur large bec jaune jusqu’au gosier. Avons-nous eu peur ! Seigneur Dieu, avons-nous eu peur ! Ah ! je m’en souviendrai longtemps ! Grâce au ciel, un coup de vent nous emporta sur la côte. Adieu, paniers, les vendanges sont faites ! Il ne faut pas espérer sortir de sitôt. »

« À ces descriptions si vraies de la nature, il ne me fut pas possible de conserver un doute.

« L’aveugle voit, me dis-je, elle voit par des milliers d’yeux ; le rucher, c’est sa vie, son âme : chaque abeille en emporte une parcelle dans les espaces, puis revient attirée par des milliers de fils invisibles. Elle pénètre dans les fleurs, dans les mousses, elle s’enivre de leurs parfums ; à l’heure où brille le soleil, elle est partout : sur la côte, dans les vallons, dans les forêts, aussi loin que s’étend sa sphère d’attraction. »

« Et je restai confondu de ce magnétisme étrange, criant en moi-même :

« Honneur, gloire, honneur à la puissance, à la sagesse, à la bonté infinies de l’Éternel !… À lui, rien d’impossible. Chaque jour, chaque instant de la vie nous révèlent sa magnificence ! »

« Comme je me perdais dans ces méditations enthousiastes, Rœsel m’interpella doucement avec un doux sourire :

« — Monsieur l’étranger ? fit-elle.

« — Quoi donc, mon enfant ?

« — Vous voilà bien étonné, et vous n’êtes pas le premier : le recteur Hégel, de Neufchâtel, et d’autres voyageurs sont venus tout exprès pour me voir ; ils me croyaient aveugle. Vous l’avez cru aussi, n’est-ce pas ?

« — Il est vrai, ma chère enfant, et je remercie le Seigneur de m’être trompé.

« — Oh ! fit-elle, j’entends que vous êtes bon… oui, je l’entends à votre voix. Quand le soleil viendra, j’ouvrirai mes yeux pour vous regarder, et quand vous partirez, je vous accompagnerai jusqu’au bas de la côte. »

« Alors, partant d’un naïf éclat de rire :

« — Oui, je vous ferai de la musique aux oreilles, dit-elle, et je me poserai sur votre joue. Mais prenez garde, il ne faut pas essayer de me prendre, sans cela je vous piquerais. Promettez-moi de ne pas vous fâcher.