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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/169

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LA REINE DES ABEILLES.

bler, soupirer et vous asseoir au revers du sentier le visage incliné sur les genoux, sanglotant et ne sachant sur qui répandre ce trop plein de sentiment qui débordait de votre cœur. Oui, telle était la cause de votre émotion profonde.

« Mais, à cette heure, imaginez l’enthousiasme recueilli, le sentiment religieux d’un être qui serait toujours dans une pareille extase. Fût-il aveugle, sourd, misérable, abandonné de tous, croyez-vous qu’il aurait rien à nous envier ? que sa destinée ne serait pas infiniment plus belle que la nôtre ? Pour moi, je n’en doute pas.

« Sans doute, me direz-vous, mais c’est impossible ; l’âme humaine succomberait sous le poids d’une félicité pareille. Et d’ailleurs, d’où lui viendrait-elle ? Quels organes pourraient lui transmettre partout et toujours le sentiment de la vie universelle ? »

« Je l’ignore, Mesdames ; cependant, écoutez et jugez.

« Le jour même de mon arrivée au chalet, j’avais fait une remarque singulière, c’est que la jeune aveugle s’inquiétait surtout des abeilles. Tandis que le vent soufflait au dehors, Rœsel, le front penché dans ses mains, semblait fort attentive :

« — Père, dit-elle, je crois qu’au fond du rucher, la troisième ruche à droite est encore ouverte. Allez voir, l’orage vient du nord ; toutes les abeilles sont rentrées, vous pouvez fermer la ruche. »

« Et le vieillard, étant sorti par une porte latérale, vint dire :

« — C’est bien… j’ai fermé, mon enfant. »

« Puis, une demi-heure après, la jeune fille, se réveillant de nouveau comme d’un rêve, murmura :

« — Il n’y a plus d’abeilles dehors, mais sous le toit du rucher, quelques-unes attendent ; elles sont de la sixième ruche, près de la porte. Allez leur ouvrir, mon père. »

« Et le vieux sortit aussitôt. Il resta plus d’un quart d’heure ; puis il revint prévenir sa fille que tout était en ordre, que les abeilles venaient de rentrer. L’enfant inclina la tête et répondit :

« — C’est bon. »

« Alors elle parut s’assoupir.

« Moi, debout près du fourneau, je me perdais dans un abîme de méditations : comment la pauvre aveugle pouvait-elle savoir que dans telle ou telle ruche toutes les abeilles n’étaient pas rentrées ? que telle autre ruche était ouverte ? Cela me paraissait inconcevable ; mais, arrivé d’une heure au plus, je ne me croyais pas le droit d’interroger mes hôtes sur leur fille : il est pénible d’entretenir les gens d’un sujet qui les affecte.

« Je supposai que Young cédait aux observations de son enfant, pour lui faire croire qu’elle rendait des services, que sa prévoyance préservait les abeilles d’une foule d’accidents. Cette idée me parut la plus simple ; je n’y réfléchis pas davantage.

« Nous soupâmes vers sept heures, de lait et de fromage ; et, la nuit venue, Young me conduisit dans une assez vaste chambre au premier, meublée d’un lit et de quelques chaises, et toute boisée de sapin, comme cela se rencontre dans la plus grande partie des chalets de la Suisse. Vous n’êtes séparé de vos voisins que par des cloisons ; chaque pas, chaque parole retentit à vos oreilles.

« Cette nuit-là, je m’endormis aux sifflements de la rafale, et aux grelottements des vitres fouettées par la pluie.

« Le lendemain, le vent était tombé ; nous étions plongés dans la brume. En m’éveillant, je vis mes petites vitres toutes blanches, ouatées de brouillard. Ayant ouvert ma fenêtre, la vallée m’apparut comme une immense étuve ; quelques flèches de sapins dessinaient seules leur profil à la cime des airs, dans cet amas de vapeurs : au-dessous, les nuages s’accumulaient par couches régulières jusqu’à la surface du lac : tout était calme, immobile, silencieux.

« En descendant à la salle, je trouvai mes hôtes assis autour de la table, en train de déjeuner.

« — Nous vous attendons ! s’écria Young d’un accent joyeux.

« — Pardonnez-nous, dit la mère, c’est notre heure de déjeuner.

« — Oh ! c’est bien….c’est bien… je vous remercie de ne pas faire attention à ma paresse. »

« Rœsel paraissait plus gaie que la veille ; de plus fraîches couleurs animaient ses joues.

« — Le vent est tombé, dit-elle ; tout s’est bien passé.

« — Faut-il ouvrir le rucher ? demanda Young.

« — Non… non… les abeilles se perdraient dans le brouillard. Et puis, tout est trempé d’eau : les ronces et les mousses en sont pleines ; il s’en noierait beaucoup au moindre coup de vent. Attendons !… Ah ! je le sais bien, elles s’ennuient, elles voudraient travailler. De manger leur miel au lieu d’en recueillir, ça les tourmente, mais je ne veux pas en perdre. Demain, nous verrons. »

« Les deux vieillards écoutaient d’un air grave.

« Vers neuf heures, la jeune aveugle voulut visiter ses abeilles ; Young et Catherine la sui-