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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/163

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LE BOUC D’ISRAEL.

voyant maître Bernard les doigts cramponnés au bord de la caisse, la face pâle et toute baignée de sueur :

« Maître Bernard, s’écria-t-il, qu’avez-vous ? »

Mais lui, sans répondre, indiqua du doigt la figure accroupie dans l’ombre : c’était une vieille, mais si vieille, si jaune, le nez si crochu, les joues si ratatinées, les doigts si maigres, les jambes si grêles, qu’on eût dit une vieille chouette déplumée. Elle n’avait plus qu’une mèche de cheveux gris sur la nuque, le reste de sa tête était chauve comme un œuf. Sa robe de toile filandreuse recouvrait un petit squelette concassé. Elle était aveugle, et l’expression de son front indiquait la rêverie éternelle.

Christian, au geste de mon oncle, ayant tourné la tête, dit simplement :

« C’est la vieille Irmengarde, l’ancienne diseuse de légendes. Elle attend pour mourir que la grande tour s’écroule dans la cascade. »

L’oncle Bernard, stupéfait, regarda le ségare : il n’avait pas l’air de plaisanter, au contraire, il paraissait fort grave.

« Voyons, fit le brave homme, tu veux rire, Christian ?

— Rire ! Dieu m’en garde ! Telle que vous la voyez, cette vieille sait tout : l’âme des ruines est en elle !… Du temps des anciens maîtres de ces châteaux, elle vivait déjà ! »

Pour le coup, l’oncle Bernard faillit tomber à la renverse.

« Mais tu n’y songes pas, s’écria-t-il, le château de Nideck est démoli depuis mille ans !

— Eh bien, quand il y aurait deux mille ans, fit le ségare en se signant devant un nouvel éclair, qu’est-ce que ça prouve ? Puisque l’âme des ruines est en elle !… Il y a cent huit ans qu’Irmengarde vit avec cette âme, qui était avant chez la vieille Edith d’Haslach ; avant Edith, elle était chez une autre…

— Et tu crois cela ?

— Si je le crois ! C’est aussi sûr, maître Bernard, que le soleil reviendra dans trois heures. La mort, c’est la nuit ; la vie, c’est le jour. Après la nuit vient le jour, après le jour la nuit, ainsi de suite. Et le soleil, c’est l’âme du ciel, la grande âme ; et les âmes des saints sont comme des étoiles qui brillent dans la nuit, et qui reviennent toujours. »

Bernard Hertzog ne dit plus rien ; mais, s’étant levé, il se prit à considérer avec défiance la vieille, assise au fond d’une niche taillée dans le roc. Il aperçut, au-dessus de cette niche, de grossières sculptures représentant trois arbres entrelacés, ce qui formait une sorte de couronne ; et, plus bas, trois crapauds sculptés dans le granit.

Trois arbres sont les armes des Triboques (drayen büchen) trois crapauds, les armes franques mérovingiennes.

Qu’on juge de la surprise du vieux chroniqueur ; à l’épouvante succédait, dans son esprit, la convoitise.

« Voici le plus antique monument de la race franque dans les Gaules, pensait-il, et cette vieille ressemble à quelque reine déchue, oubliée là par les siècles. Mais comment emporter la niche ? »

Il devint tout rêveur.

On entendait alors, au fond des bois, le galop rapide d’un troupeau de gros bétail, de sourds mugissements. La pluie redoublait ; les éclairs, comme une volée d’oiseaux effarouchés dans les ténèbres, se touchaient du bout de l’aile, l’un n’attendait pas l’autre, et les roulements du tonnerre se succédaient avec une fureur épouvantable.

Bientôt l’orage plana sur la gorge du Nideck, et les détonations, répercutées par les échos des rochers, prirent alors des proportions vraiment grandioses : on aurait dit que les montagnes s’écroulaient les unes sur les autres.

A chaque nouveau coup, l’oncle Bernard baissait instinctivement la tête, croyant avoir reçu la foudre sur la nuque.

« Le premier Triboque qui se bâtit une hutte n’était pas un sot, pensait-il ; ce devait être un homme de grand sens, il prévoyait les variations de la température ! Que deviendrions-nous à cette heure, et par un temps semblable, sous le ciel ? Nous serions bien à plaindre ! L’invention de ce Triboque vaut bien celle des machines à vapeur ; on aurait dû conserver son nom. »

Le digne homme terminait à peine ces réflexions, lorsqu’une jeune fille de quinze ans au plus, coiffée d’un immense chapeau de paille en parapluie, la jupe de laine blanche toute ruisselante et ses petits pieds nus couverts de sable, s’avança sur le seuil et dit en se signant :

« Que le Seigneur vous bénisse !

— Amen ! • répondit Christian d’un accent solennel.

Cette jeune fille offrait le type Scandinave le plus pur : des couleurs roses sur un visage plus pâle que la neige, de longues tresses flottantes si fines et si blanches, que la nuance paille la plus affaiblie en donnerait à peine l’idée. Elle était haute et svelte, et son regard d’azur avait un charme inexprimable.

Maître Bernard resta quelques instants en extase, et le ségare, s’approchant de la jeune fille, lui dit avec douceur :