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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/162

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LE BOUC D’ISRAEL.


II


Maître Bernard Herlzog dormait depuis deux bonnes heures, et le bouillonnement de l’eau, tombant de la digue, interrompait seul ses ronflements sonores, quand tout à coup une voix gutturale, s’élevant au milieu du silence, s’écria :

« Droctufle ! Droctufle ! as-tu donc tout oublié ? »

L’accent de cette voix était si poignant, que maître Bernard, réveillé en sursaut, sentit ses cheveux se dresser d’horreur. Il s’appuya sur les coudes et regarda, les yeux écarquillés. La hutte était noire comme un four. Il écouta : plus un souffle, plus un soupir ; seulement au loin, bien loin, par delà les ruines, un tintement sonore se faisait entendre dans la montagne. Bernard, le cou tendu, exhala un profond soupir, puis au bout d’une minute il se prit à bégayer :

« Qui est là ? Que me voulez-vous ? »

Personne ne répondit.

« C’est un rêve, se dit-il eu se laissant retomber dans la caisse. Je me serai couché sur le cœur. Les rêves, les cauchemars ne signifient rien… absolument rien ! »

Mais il terminait à peine ces réflexions judicieuses, que la même voix, s’élevant de nouveau, s’écria :

« Droctufle !… Droctufle !… souviens-toi ! »

Pour le coup, maître Hertzog sentit la peur grimper le long de son échine : il essaya de se lever pour fuir, mais l’épouvante le fit retomber dans la caisse ; et, tandis que son esprit troublé ne voyait plus autour de lui que fantômes, apparitions surnaturelles, un coup de vent furieux, s’engouffrant tout à coup dans la cheminée, remplit la hutte de mille sifflements lugubres.

Puis le silence s’étant rétabli, le cri : « Droctufle ! .. Droctufle !… » retentit pour la troisième fois.

Et comme maître Bernard, ne se possédant plus, cherchait à fuir, le nez contre la muraille, et ne pouvait sortir de sa caisse, la voix poursuivit, en psalmodiant, avec des repos et des accents bizarres :

« La reine Faileube, épouse de notre seigneur Chilpéric… la reine Faileube, ayant su que Septimanie… que Septimanie, la gouvernante des jeunes princes, avait conspiré la mort du roi… — la reiue Faileube dit à son seigneur : « Seigneur, la vipère attend votre sommeil pour vous mordre au cœur… Elle a conspiré votre mort avec Sinnégisile et Gallomagus. .. Elle a empoisonné son mari, votre fidèle Jovius, pour vivre avec Droctufle… Que votre colère soit sur elle comme la foudre, et votre vengeance comme une épée sanglante ! » Et Chilpéric, ayant assemblé son conseil au château de Nideck, dit : « Nous avons réchauffé la vipère… elle a conspiré notre mort… qu’elle soit coupée en trois morceaux !… Que Droctufle, Sinnégisile et Gallomagus périssent avec elle ! que les corbeaux se réjouissent !… » Et les leudes dirent : « Ainsi soit-il… La colère de Chilpéric est un abîme où tombent ses ennemis ! » Alors Septimanie étant amenée pour l’aveu, un cercle de fer comprima ses tempes, et les yeux jaillirent de sa tête, et sa bouche sanglante murmura : « Seigneur, j’ai péché contre vous… Droctufle, Gallomagus et Sinnégisile ont aussi péché ! • Et, ! a nuit suivante, une guirlande de morts se balançait aux tours du Nideck… Les oiseaux des ténèbres se réjouissaient !… — Droctufle !… que n’ai-je pas i fait pour toi ?… Je te voulais roi… roi d’Austrasie… et tu m’as oubliée !… »

La voix gutturale se tut, et mon oncle Bernard, plus mort que vif, exhalant un soupir plein de terreur, murmura :

« Seigneur Dieu !… ayez pitié d’un pauvre chroniqueur qui n’a jamais fait de mal… ne le laissez pas mourir sans absolution… loin des secours de notre sainte Église ! »

La grande caisse de bruyères, à chacun de ses efforts pour s’échapper, semblait s’approfondir. Le pauvre homme s’imaginait descendre dans un gouffre, quand, fort heureusei ment, Christian reparut en s’écriant :

« Eh bien, maître Bernard, que vous avais-je dit ? Voici l’orage. »

En même temps, la hutte se remplit d’une vive lumière, et mon digne oncle, qui se trouvait en face de la porte, vit toute la vallée illuminée, avec ses innombrables sapins pressés sur les pentes de la gorge comme l’herbe des champs, ses rochers entassés pêle-mêle dans l’ablme, le torrent roulant à perte de vue ses flots bleus sur les cailloux du ravin, et les tours du Nideck debout à quinze cents pieds dans les airs.

Puis les ténèbres grandirent. C’était le premier éclair.

Dans cet instant rapide, il vit aussi une figure repliée sur elle-même au fond de la hutte, mais sans pouvoir se rendre compte de ce que c’était.

De larges gouttes commençaient à tomber sur le toit. Christian alluma une ételle, et