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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/155

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LE BOUC D’ISRAEL.

canettes et mes deux ou trois petits verres de schnaps, je ne vis pas d’objection à sa demande. D’ailleurs, je trouvais très-beau de sa part d’avoir confiance dans mes lumières.

Nous traversâmes donc la ville, et vingt minutes après, nous montions le petit sentier des violettes, qui serpente vers des ruines antiques de Triefels.

Là, seuls, cheminant entre deux haies d’aubépine à perte de vue, écoutant l’alouette qui s’égosillait dans les nuages, la caille qui jetait son cri guttural au milieu des vignes, et gravissant à pas lents vers les hauts sapins du Rôthalps, Élias parut respirer plus librement, il leva les yeux au ciel et s’écria :

« Dans tes nombreuses lectures théologiques, n’as-tu pas trouvé, Christian, quelque moyen d’expiation propre à soulager la conscience des grands coupables ? — Je sais que tu te livres à des recherches curieuses en ce genre… Parle !… Quoi que tu me conseilles, pour mettre en fuite l’ombre vengeresse de Kasper Évig, je le ferai ! »

La question de Hirsch me rendit tout pensif. Nous marchions côte à côte, la tête inclinée, dans le plus grand silence ; il m’observait du coin de l’œil, tandis que je m’efforçais de recueillir mes souvenirs sur cette matière délicate. Enfin je lui répondis :

« Si nous habitions les Indes, Élias, je te dirais d’aller te baigner dans le Gange, car les ondes de ce fleuve lavent les souillures du corps et celles de l’âme ; c’est du moins l’opinion des gens du pays, qui ne craignent ni de tuer, ni d’incendier, ni de voler, à cause des vertus singulières de leur fleuve. C’est une grande consolation pour les scélérats !… Il est bien à regretter que nous ne jouissions pas d’un cours d’eau pareil. — Si nous vivions du temps de Jason, je te dirais de manger des gâteaux de sel de la reine Circé, qui avaient la propriété remarquable de blanchir les consciences noircies, et de vous sauver du remords. — Enfin si tu avais le bonheur d’appartenir à notre sainte religion, je t’ordonnerais de dire des prières, et surtout de donner tes biens à l’Église. Mais dans l’état des temps, des lieux et des croyances où tu te trouves, je ne vois qu’un moyen de te soulager.

— Lequel ? » s’écria Hirsch, déjà ranimé d’espérance.

Nous étions alors arrivés sur le Rôthalps, dans un lieu solitaire qu’on appelle Holderloch. C’est une gorge profonde et sombre, autour de laquelle s’élèvent de noirs sapins ; une roche plate couronne l’abime, où s’élancent en grondant les flots du Mürg. :

Le sentier que nous suivions nous avait conduits là. Je m’assis sur la mousse pour respirer la brume qui s’élève du gouffre, et, dans ce moment même, j’aperçus au-dessous de moi un bouc superbe qui cherchait à saisir quelques touffes de cresson sauvage au bord de la corniche.

Il faut savoir que les rochers du Holderloch montent les uns par-dessus les autres en forme d’escalier ; chaque marche peut bien avoir dix pieds de hauteur, mais tout au plus un pied et demi de saillie ; et sur ces rebords s’épanouissent mille plantes aromatiques, — du chèvrefeuille, du lierre, de la vigne sauvage, des volubilis, — sans cesse arrosées par les vapeurs du torrent et retombant en touffes de la plus belle verdure.

Or, mon bouc, le front large, surmonté de ses hautes cornes noueuses, les yeux étincelants comme deux boutons d’or, la barbiche roussâtre, l’attitude sournoise sous ces festons de pampre, et le regard hardi comme un vieux satyre en maraude, mon bouc s’avançait précisément vers la plus haute de ces marches étroites, et s’en donnait à cœur joie de cette verdure embaumée.

« Élias, m’écriai-je, l’esprit du Seigneur m’illumine : au moment même où je pense au bouc d’Israël, je le vois… regarde… le voilà ! L’esprit éternel n’est-il pas visible dans tout ceci ? Charge ce bouc de ton remords et qu’il n’en soit plus question. »

Élias me regarda tout stupéfait :

« Je le voudrais bien, Christian, fit-il, mais comment m’y prendre pour charger ce bouc de mon remords ?

— Rien de plus simple. Comme s’y prenaient les Romains, pour se débarrasser des traîtres tout souillés de crimes. Ils les précipitaient de la roche Tarpéienne, n’est-ce pas ? Eh bien ! après avoir lancé ton imprécation sur ce bouc, jette-le dans le Holderloch, et tout sera fini !

— Mais, répondit Élias…

— Je sais ce que tu vas m’objecter, m’écriai-je, tu vas me dire qu’il n’existe aucun rapport entre Kasper Évig, dont l’ombre te poursuit, et ce bouc. Mais prends garde !… prends garde !… ce serait un raisonnement impie. Quels rapports y avait-il entre les eaux du Gange, entre les gâteaux de sel de la reine Circé, entre le bouc d’Israël et les crimes qu’il s’agissait d’expier ? — Aucun. — Eh bien ! cela n’empêchait pas les expiations d’être bonnes, saintes, sacrées, efficaces, ordonnées par Brahma, Vichnou, Siva, Osiris, Jéhovah. Donc, charge ce bouc de ton imprécation, précipite-le !… Je te l’ordonne, car l’esprit m’éclaire en ce moment, et je vois, moi, des rapports entre le bouc et les péchés des mortels, seulement