Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/144

Cette page a été validée par deux contributeurs.
60
L’HÉRITAGE DE L’ONCLE CHRISTIAN.

naissant, avait quelque chose d’épouvantable.

Et comme je restais là, plus mort que vif, la bouche béante, le front baigné de sueur froide, la tête du cortège sembla se fondre dans les vieux saules pleureurs.

Il ne restait plus qu’un petit nombre de spectres, et je commençais à reprendre haleine, quand mon oncle Christian, qui se trouvait le dernier, me parut se retourner sous la vieille porte moussue et me faire signe de venir ! Une voix lointaine, ironique, me criait :

« Kasper… Kasper… viens… cette terre est à nous !…

Puis tout disparut.

Une bande de pourpre étendue à l’horizon annonçait le jour.

Il est inutile de vous dire que je ne profitai pas de l’invitation de maître Christian Hâas. Il faudra qu’un autre personnage me fasse signe à plusieurs reprises de venir, pour me forcer de prendre ce chemin. Toutefois, je dois vous avouer que le souvenir de mon séjour au castel de Burckart a modifié singulièrement la bonne opinion que j’avais conçue de ma nouvelle importance ; car la vision de cette nuit singulière me paraît signifier que si la terre, les vergers, les prairies ne passent pas, les propriétaires passent !… chose qui fait dresser les cheveux sur la tête, lorsqu’on y réfléchit sérieusement.

Aussi, loin de m’endormir dans les délices de Capoue, je me suis remis à la musique, et je compte faire jouer l’année prochaine, sur le grand théâtre de Berlin, un opéra dont vous me donnerez des nouvelles.

En définitive, la gloire, que les gens positifs traitent de chimère, est encore la plus solide de toutes les propriétés ; elle ne finit pas avec la vie, au contraire, la mort la confirme et lui donne un nouveau lustre !

Supposons, par exemple, qu’Homère revienne en ce monde : personne ne songerait certainement à lui contester le mérite d’avoir fait l’Iliade, et chacun de nous s’efforcerait de rendre à ce grand homme les honneurs qui lui sont dus. Mais si, par hasard, le plus riche propriétaire de ce temps-là venait réclamer les champs, les forêts, les pâturages qui faisaient Son orgueil, il y a dix à parier contre un qu’il serait reçu comme un voleur, et qu’il périrait misérablement sous le bâton.



FIN DE L’HÉRITAGE DE L’ONCLE CHRISTIAN.