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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/142

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L’HÉRITAGE DE L’ONCLE CHRISTIAN.

le plafond orné de grosses moulures, s’offrit à mes regards ; j’étais dans le pavillon de chasse du seigneur Burckart.

Une antique êpinette occupait l’intervalle de deux fenêtres, j’y passai les doigts avec distraction : les cordes détendues s’entre-choquérent et nasillèrent de l’accent étrange, ironique, des vieilles femmes édentées fredonnant des airs de leur jeunesse.

Au fond de la haute salle se trouvait l’alcôve en demi-voûte, avec ses grands rideaux rouges et son lit à baldaquin. Cette vue me rappela que j’avais couru six heures à cheval, et me déshabillant avec un sourire de satisfaction indicible : « C’est pourtant la première fois, me dis-je, que je vais dormir dans mon propre lit. » Et m’étant couché, les yeux tendus sur la plaine immense déjà noyée d’ombres, je sentis mes paupières s’appesantir voluptueusement. Pas une feuille ne murmurait ; au loin, les bruits du village s’éteignaient un à un, le soleil avait disparu ; quelques reflets d’or indiquaient sa trace à l’infini. Je m’endormis bientôt.

Or il était nuit et la lune brillait de tout son éclat, lorsque je m’éveillai sans cause apparente. Les vagues parfums de l’été arrivaient jusqu’à moi ; la douce odeur du foin nouvellement fauché imprégnait l’air. Je regardai tout surpris, puis je voulus me lever pour fermer la fenêtre ; mais, chose inconcevable, ma tête était parfaitement libre, tandis que mon corps dormait d’un sommeil de plomb. À mes efforts pour me lever, pas un muscle ne répondit ; je sentais mes bras étendus près de moi, complètement inertes, mes jambes allongées, immobiles ; ma tête s’agitait en vain !

En ce moment même, la respiration profonde, cadencée du corps, m’effraya ; ma tête retomba sur l’oreiller, épuisée par ses élans : « Suis-je donc paralysé des membres ? » me dis-je avec effroi.

Mes yeux se refermèrent. Je réfléchissais, dans l’épouvante, à ce singulier phénomène, et mes oreilles suivaient les pulsations anxieuses de mon cœur, le murmure précipité du sang sur lequel l’esprit n’avait aucun pouvoir.

« Comment… comment… repris-je au bout de quelques secondes, mon corps, mon propre corps refuse de m’obéir !… Kasper Hâas, le maître de tant de vignes et de gras pâturages, ne peut pas même remuer cette misérable motte de terre, qui cependant est bien à lui !… Ô Dieu !… qu’est-ce que cela veut dire ? »

Et comme je rêvais de la sorte, un faible bruit attira mon attention ; la porte de mon alcôve venait de s’ouvrir : un homme… un homme vêtu d’étoffes roides, semblables à du feutre, comme les moines de la chapelle Saint-Gualber, à Mayence, le large feutre gris à plume de faucon relevé sur l’oreille, les mains enfoncées jusqu’aux coudes dans des gants de buffleterie, venait d’entrer dans la salle. Les bottes évasées de ce personnage remontaient jusqu’au-dessus des genoux ; une lourde chaîne d’or, chargée de décorations, tombait sur sa poitrine. Son visage brun, osseux, aux yeux caves, avait une expression de tristesse poignante et des teintes verdâtres horribles.

Il traversa la salle d’un pas sec, comme le tic tac d’une horloge, et, le poing sur la garde d’une immense rapière, frappant le parquet du talon, il s’écria : « Ceci est à moi !… à moi… Hans Burckart… comte de Barth. »

On eût dit une vieille machine rouillée grinçant des mots cabalistiques. J’en avais la chair de poule.

Mais au même instant la porte en face s’ouvrit, et le comte de Barth disparut dans la pièce voisine, où j’entendis son pas automatique descendre un escalier qui n’en finissait plus ; le bruit de ses talons sur chaque marche allait en s’affaiblissant par la distance, comme s’il fût descendu dans les entrailles de la terre.

Et comme j’écoutais encore, n’entendant plus rien, voilà que tout à coup la vaste salle se peuple d’une société nombreuse, l’épinette retentit ; on chante, on célèbre l’amour, le plaisir, le bon vin.

Je regarde, et je vois, sur le fond bleuâtre de la lune, des jeunes femmes inclinées nonchalamment autour de l’épinette, de précieux cavaliers, vêtus, comme au temps jadis, de colifichets sans nombre, de dentelles fabuleuses, assis, les jambes croisées, sur des tabourets à crépines d’or, se penchant, hochant la tête, se dandinant, faisant les jolis cœurs, le tout si gentiment, d’une façon si coquette, qu’on aurait dit une de ces vieilles estampes à l’eau-forte de la très-gracieuse École de Lorraine au xvie siècle.

Et les petits doigts secs d’une respectable douairière à nez de perroquet claquetaient sur les touches de l’épinette ; les éclats de rire aigus lançaient leurs fusées stridentes à droite, à gauche, et se terminaient par un bruit de crécelle détraquée, à vous faire hérisser les cheveux sur la nuque.

Tout ce monde de folie, de savoir-vivre quintessencié et d’élégance surannée exhalait là ses eaux de rose et de réséda tournées au vinaigre.

Je fis de nouveaux efforts vraiment surhumains pour me débarrasser de ce cauchemar… Impossible ! mais au même instant une des jeunes élégantes s’écria :