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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/136

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HUGUES-LE-LOUP

rent mes oreilles. Je m’arrêtai, et le plus agréable spectacle s’offrit à mes regards : autour de la table en chêne massif, se pressaient vingt figures épanouies. Deux lampes de fer, suspendues à la voûte, éclairaient toutes ces faces larges, carrées, bien portantes.

Les verres s’entre-choquaient !…

Là se trouvait Sperver avec son front osseux, ses moustaches humides, ses yeux étincelants et sa chevelure grise ébouriffée ; il avait à sa droite Marie Lagoutte, à sa gauche Knapwurst ; une teinte rose colorait ses joues brunies au grand air, il levait l’antique hanap d’argent ciselé, noirci par les siècles, et sur sa poitrine brillait la plaque du baudrier, car, selon son habitude, il portait le costume de chasse.

C’était une belle figure simple et joyeuse.

Les joues de Marie Lagoutte avaient de petites flammes rouges, et son grand bonnet de tulle semblait prendre la volée ; elle riait, tantôt avec l’un, tantôt avec l’autre.

Quant à Knapwurst, accroupi dans son fauteuil, la tête à la hauteur du coude de Sperver, vous eussiez dit une gourde énorme. Puis venait Tobie Offenloch, comme barbouillé de lie de vin, tant il était rouge, sa perruque au bâton de sa chaise, sa jambe de bois en affût sous la table. Et, plus loin, la longue figure mélancolique de Sébalt, qui riait tout bas en regardant au fond de son verre.

Il y avait aussi les gens de service, les domestiques et les servantes ; enfin tout ce petit monde qui vit et prospère autour des grandes familles, comme la mousse, le lierre et le volubilis au pied du chêne.

Les yeux étaient voilés de douces larmes : la vigne du Seigneur pleurait d’attendrissement !

Sur la table, un énorme jambon, à cercles pourpres concentriques, attirait d’abord les regards. Puis venaient les longues bouteilles de vin du Rhin, éparses au milieu des plats fleuronnés, des pipes d’Ulm à chaînette d’argent et des grands couteaux à lame luisante.

La lumière de la lampe répandait sur tout cela sa belle teinte couleur d’ambre, et laissait dans l’ombre les vieilles murailles grises, où se roulaient en cercles d’or les trompes, les cors et les cornets de chasse du piqueur.

Rien de plus original que ce tableau.

La voûte chantait.

Sperver, comme je l’ai dit, levait le hanap ; il entonnait l’air du burgrave Hatto-le-Noir :

Je suis le roi de ces montagnes !

tandis que la rosée vermeille de l’affenthâl tremblotait à chaque poil de ses moustaches. À mon aspect, il s’interrompit, et me tendant la main :

« Fritz, dit-il, tu nous manquais. Il y a longtemps que je ne me suis senti aussi heureux que ce soir. Sois le bienvenu ! »

Comme je le regardais avec étonnement, car depuis la mort de Lieverlé je ne me rappelais pas l’avoir vu sourire, il ajouta d’un air grave :

« Nous célébrons le rétablissement de monseigneur, et Knapwurst nous raconte des histoires ! »

Tout le monde s’était retourné.

Les plus joyeuses acclamations me saluèrent.

Je fus entraîné par Sébalt, installé près de Marie Lagoutte, et mis en possession d’un grand verre de Bohême, avant d’être revenu de mon ébahissement.

La vieille salle bourdonnait d’éclats de rire, et Sperver, m’entourant le cou de son bras gauche, la coupe haute, la figure sévère comme tout brave cœur qui a un peu trop bu, s’écriait :

« Voilà mon fils !… Lui et moi… moi et lui… jusqu’à la mort !… À la santé du docteur Fritz !… »

Knapwurst, debout sur la traverse de son fauteuil, comme une rave fendue en deux, se penchait vers moi et me tendait son verre. Marie Lagoutte faisait voler les grandes ailes de son bavolet, et Sébalt, droit devant sa chaise, grand et maigre comme l’ombre du Wildjaëger debout dans les hautes bruyères, répétait : « À la santé du docteur Fritz ! » pendant que des flocons de mousse ruisselaient de sa coupe, et s’éparpillaient sur les dalles.

Il y eut un moment de silence. Tout le monde buvait, puis un seul choc : tous les verres touchaient la table à la fois.

« Bravo ! » s’écria Sperver.

Puis se tournant vers moi :

« Fritz, dit-il, nous avons déjà porté la santé du comte et celle de mademoiselle Odile. Tu vas en faire autant ! »

Il me fallut par deux fois vider le hanap, sous les yeux de la salle attentive. Alors, je devins grave à mon tour, et je trouvai tous les objets lumineux ; les figures sortaient de l’ombre pour me regarder de plus près : il y en avait de jeunes et de vieilles, de belles et de laides ; mais toutes me parurent bonnes, bienveillantes et tendres. Les plus jeunes pourtant, mes yeux les attiraient du bout de la salle, et nous échangions ensemble de longs regards pleins de sympathie.

Sperver fredonnait et riait toujours. Tout à coup, posant la main sur la bosse du nain :

« Silence ! dit-il, voici Knapwurst, notre archiviste, qui va parler !… Cette bosse, voyez-vous, c’est l’écho de l’antique manoir du Nideck ! »