Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/131

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
47
HUGUES-LE-LOUP

— Eh bien donc, en route ! »

Il prit les devants et s’engagea dans une gorge étroite, entre deux lignes de rochers à pic. Les sapins croisaient leurs branches au-dessus de nos têtes. Sous nos pieds coulait un torrent presque à sec ; et, de loin en loin, quelque rayon égaré dans ces profondeurs ; faisait miroiter le flot terne comme du plomb.

L’obscurité devint telle que je dus abandonner la bride de Reppel. Les pas de nos chevaux sur les cailloux glissants avaient des retentissements bizarres, comme des éclats de rire de Macaques. Les échos des rochers répétaient coup sur coup, et, dans le lointain, un point bleu semblait grandir à notre approche : — c’était l’issue de la gorge.

« Fritz, me dit Sperver, nous sommes ici dans le lit du torrent de la Tunkelbach. C’est le défilé le plus sauvage de tout le Schwartz-Wald ; il se termine par une sorte de cul-de-sac, qu’on appelle la Marmite du Grand Gueulard. Au printemps, à l’époque de la fonte des neiges, la Tunkelbach vomit là-dedans toutes ses entrailles, d’une hauteur de deux cents pieds. C’est un tapage épouvantable. Les eaux jaillissent et retombent en pluie jusque sur les montagnes environnantes. Parfois même elles emplissent la grande caverne de la Roche-Creuse ; mais à cette heure elle doit être sèche comme une poire à poudre, et nous pourrons y faire un bon feu. »

Tout en écoutant Gédéon, je considérais ce sombre défilé, et je me disais que l’instinct des fauves, cherchant de tels repaires, loin du ciel, loin de tout ce qui égaye l’âme, que cet instinct tient du remords. En effet, les êtres qui vivent en plein soleil : la chèvre debout sur son rocher pointu, le cheval emporté dans la plaine, le chien qui s’ébat près de son maître, l’oiseau qui se baigne en pleine lumière, tous respirent la joie, le bonheur ; ils saluent le jour de leurs danses et de leurs cris d’enthousiasme. Et le chevreuil qui brame à l’ombre des grands arbres, dans ses paquis verdoyants, a quelque chose de poétique comme l’asile qu’il préfère ; le sanglier, quelque chose de brusque, de bourru, comme les halliers impénétrables où il s’enfonce ; l’aigle, de fier, d’altier comme ses rochers à pic ; le lion, de majestueux comme les voûtes grandioses de sa caverne ; mais le loup, le renard, la fouine, recherchent les ténèbres, la peur les accompagne ; cela ressemble au remords !

Je rêvais encore à ces choses, et je sentais déjà l’air vif me frapper au visage, — car nous approchions de l’issue de la gorge, — quand tout à coup un reflet rougeâtre passa sur la roche à cent pieds au-dessus de nous, empourprant le vert sombre des sapins, et faisant scintiller les guirlandes de givre.

« Ha ! fit Sperver d’une voix étouffée, nous tenons la vieille ! »

Mon cœur bondit ; nous étions pressés l’un contre l’autre.

Le chien grondait sourdement.

« Est-ce qu’elle ne peut pas s’échapper ? demandai-je tout bas.

— Non, elle est prise comme un rat dans une ratière, la Marmite du Grand Gueulard n’a pas d’autre issue que celle-ci, et, tout autour, les rochers ont deux cents pieds de haut. Ha ! Ha ! je te tiens, vieille scélérate ! »

Il mit pied à terre dans l’eau glacée, me donnant la bride de son cheval à tenir. Un tremblement me saisit. J’entendis dans le silence le tic-tac rapide d’une carabine qu’on arme. Ce petit bruit strident me passa par tous les nerfs.

« Sperver, que vas-tu faire ?

— Ne crains rien, c’est pour l’effrayer.

— À la bonne heure ! mais, pas de sang ! rappelle-loi ce que je t’ai dit : « La balle qui frapperait la Peste tuerait également le comte ! »

— Sois tranquille. »

Il s’éloigna sans m’écouter davantage. J’entendis le clapotement de ses pieds dans l’eau, puis je vis sa haute taille debout à l’issue de la gorge, noire sur le fond bleuâtre. Il resta bien cinq minutes immobile. Moi, penché, attentif, je regardais, m’approchant tout doucement. Comme il se retournait, je n’étais plus qu’à trois pas.

« Chut ! fit-il d’un air mystérieux. Regarde ! »

Au fond de l’anse ; taillée à pic comme une carrière dans la montagne, je vis un beau feu dérouler ses spirales d’or à la voûte d’une caverne, et devant le feu un homme accroupi, qu’à son costume je reconnus pour le baron de Zimmer-Blouderic.

Il était immobile, le front dans les mains. Derrière lui, une forme noire gisait étendue sur le sol, et, plus loin, son cheval à demi perdu dans l’ombre nous regardait l’œil fixe, l’oreille droite, les naseaux tout grands ouverts.

Je restai stupéfait !

Comment le baron de Zimmer se trouvait-il à cette heure dans cette solitude ?… Qu’y venait-il faire ?… S’était-il égaré ?…

Les suppositions les plus contradictoires se heurtaient dans mon esprit, et je ne savais à laquelle m’arrêter, quand le cheval du baron se prit à hennir.

À ce bruit, son maître releva la tête.