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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/129

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HUGUES-LE-LOUP

Puis, examinant avec plus de soin :

« Elle est de trois à quatre heures du matin.

— Comment le sais-tu ?

— L’empreinte est nette, il y a du grésil tout autour. La nuit dernière, vers minuit, je suis sorti pour fermer les portes : il tombait du grésil, il n’y en a pas sur la trace ; donc elle a été faite depuis.

— C’est juste, Sperver, mais elle peut avoir été faite beaucoup plus tard : à huit ou neuf heures, par exemple.

— Non, regarde, elle est couverte de verglas. Il ne tombe de brouillard qu’au petit jour. La vieille est passée depuis le grésil, avant le verglas, de trois à quatre heures du matin. »

J’étais émerveillé de la perspicacité de Sperver.

Il se releva, frappant ses mains l’une contre l’autre, pour en détacher la neige, et, me regardant d’un air rêveur, il ajouta, comme se parlant à lui-même :

« Mettons, au plus tard, cinq heures du matin. Il est bien midi, n’est-ce pas, Fritz ?

— Midi moins un quart.

— Bon ! la vieille a sept heures d’avance sur nous. Il nous faudra suivre, pas à pas, tout le chemin qu’elle a fait. À cheval, nous pouvons la gagner d’une heure sur deux ; et, supposé qu’elle marche toujours, à sept ou huit heures du soir, nous la tenons. En route, Fritz, en route ! »

Nous repartîmes, suivant les traces. Elles nous guidaient droit vers la montagne.

Tout en galopant, Sperver me disait :

« Si le bonheur voulait que cette maudite Peste fût entrée dans un trou, quelque part, ou qu’elle se fût reposée une heure ou deux, nous pourrions la tenir avant la fin du jour.

— Espérons-le, Gédéon.

— Oh ! n’y compte pas, n’y compte pas. La vieille Louve est toujours en route, elle est infatigable, elle balaye tous les chemins creux du Schwartz-Wald. Enfin, il ne faut pas se flatter de chimères. Si, par hasard, elle s’est arrêtée, tant mieux, nous en serons plus contents ; et si elle a marché toujours, eh bien ! nous ne serons pas découragés !… Allons, un temps de galop, hop ! hop ! Fox ! »

C’est une étrange situation que celle de l’homme à la chasse de son semblable, car, après tout, cette malheureuse était notre semblable ; elle était douée comme nous d’une âme immortelle, elle sentait, pensait, réfléchissait comme nous ; il est vrai que des instincts pervers la rapprochaient sous quelques rapports de la louve, et qu’un grand mystère planait sur sa destinée. La vie errante avait sans doute oblitéré chez elle le sens moral, et même effacé le caractère humain ; mais toujours est-il que rien, rien au monde, ne nous donnait le droit d’exercer sur elle le despotisme de l’homme sur la brute.

Et pourtant, une ardeur sauvage nous entraînait à sa poursuite ; moi-même, je sentais bouillonner mon sang, j’étais déterminé à ne reculer devant aucun moyen, pour m’emparer de cet être bizarre. La chasse au loup, au sanglier, ne m’aurait pas inspiré la même exaltation !

La neige volait derrière nous, et quelquefois des fragments de glace, enlevés par le fer comme à l’emporte-pièce, sifflaient à nos oreilles.

Sperver, tantôt le nez en l’air, sa grande moustache rousse au vent, tantôt son œil gris sur la piste, me rappelait ces fameux Baskirs, que j’avais vus traverser l’Allemagne dans mon enfance, et son grand cheval, maigre, sec, musculeux, la crinière développée, le corsage svelte comme un lévrier, complétait l’illusion.

Lieverlé, dans son enthousiasme, bondissait parfois à la hauteur de nos chevaux, et je ne pouvais m’empêcher de frémir, en songeant à sa rencontre avec la Peste : il était capable de la mettre en pièces avant qu’elle eût le temps de jeter un cri.

Du reste, la vieille nous donnait terriblement à courir. Sur chaque colline elle avait fait un crochet, à chaque monticule nous trouvions une fausse trace.

« Encore ici, criait Sperver, ce n’est rien, on voit de loin ; mais dans le bois, ce sera bien autre chose. C’est là qu’il faudra ouvrir l’œil !… Vois-tu, la maudite bête, comme elle sait fausser la piste !… La voilà qui s’est amusée à balayer ses pas, et puis, sur cette hauteur exposée au vent, elle s’est glissée jusqu’au ruisseau, elle l’a suivi dans le cresson pour gagner le coin des bruyères. Sans ces deux pas-ci, elle nous dévoyait pour sûr ! »

Nous venions d’atteindre la lisière d’un bois de sapins. La neige, dans ces sortes de forêts, ne dépasse jamais l’envergure des rameaux. C’était un passage difficile. Sperver mit pied à terre pour mieux y voir, et me fit placer à sa gauche, afin d’éviter mon ombre.

Il y avait là de grandes places couvertes de feuilles mortes, et de ces brindilles flexibles de sapin, qui ne prennent pas l’empreinte. Aussi n’était-ce que dans les espaces libres, où la neige était tombée, que Sperver retrouvait le fil de la trace.

Il nous fallut une heure pour sortir de ce bouquet d’arbres. Le vieux braconnier s’en rongeait la moustache, et son grand nez for-