Ouvrir le menu principal

Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/128

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
HUGUES-LE-LOUP

tu connaisses le but de notre voyage. En deux mots, il s’agit de prendre la vieille ! »

Un éclair de satisfaction illumina la figure longue et jaune du vieux braconnier, ses yeux étincelèrent.

« Ah ! ah ! fit-il, je savais bien que nous serions forcés d’en vernir là. »

Et, d’un mouvement d’épaule, il fit glisser sa carabine dans sa main.

Ce geste significatif me donna l’éveil.

« Un instant, Sperver ! il ne s’agit pas de tuer la Peste-Noire, mais de la prendre vivante.

— Vivante ?

— Sans doute, et, pour t’épargner bien des remords, je dois te prévenir que la destinée de la vieille est liée à celle de ton maître. Ainsi, la balle qui la frapperait tuerait le comte du même coup. »

Sperver ouvrit la bouche, tout stupéfait.

« Est-ce bien vrai, Fritz ?

— C’est positif. »

Il y eut un long silence ; nos deux chevaux, Fox et Reppel, balançaient la tête l’un en face de l’autre, et se saluaient, grattant la neige du pied, comme pour se féliciter de l’expédition. Lieverlé bâillait d’impatience, allongeant et pliant sa longue échine maigre, comme une couleuvre, et Sperver restait immobile, la main sur sa carabine. Tout à coup il la fit repasser sur son dos et s’écria :

« Eh bien ! tâchons de la prendre vivante, cette Peste. Nous mettrons des gants, s’il le faut ; mais ce n’est pas aussi facile que tu le penses, Fritz. »

Et la main étendue vers les montagnes qui se déroulaient en amphithéâtre autour de nous, il ajouta :

« Regarde : voici l’Altenberg, le Birkenwald, le Schnéeberg, l’Oxenhorn, le Rhéethâl, le Behrenkopf, et, si nous montions un peu, tu verrais cinquante autres pics à perte de vue, jusque dans les plaines du Palatinat ; il y a là-dedans des rochers, des ravins, des défilés, des torrents et des forêts, toujours des forêts : ici des sapins, plus loin des hêtres, plus loin des chênes. La vieille se promène au milieu de tout cela ; elle a bon pied, bon œil, elle vous flaire d’une lieue. Allez donc la prendre.

— Si c’était facile, où serait le mérite ? Je ne t’aurais pas choisi tout exprès.

— C’est bel et bon, ce que tu me chantes là, Fritz !… Encore si nous tenions un bout de sa piste, je ne dis pas qu’avec du courage, de la patience…

— Quant à sa piste, ne t’en inquiète pas, je m’en charge.

— Toi ?

— Moi-même.

— Tu te connais à trouver une piste ?

— Et pourquoi pas ?

— Ah ! (du moment que tu ne doutes de rien, que tu penses en savoir plus que moi, c’est autre chose… marche en avant, je te suis. »

Il était facile de voir le dépit du vieux chasseur, irrité de ce que j’osais toucher à ses connaissances spéciales. Aussi, riant dans ma barbe, je ne me fis pas répéter l’invitation, et je tournai brusquement à gauche, sûr de couper les traces de la vieille, qui, de la poterne, après s’être enfuie avec le comte, avait dû traverser la plaine pour regagner la montagne.

Sperver marchait derrière moi, sifflant d’un air d’indifférence, et je l’entendais murmurer :

« Allez donc chercher en plaine les traces de la Louve !… un autre se serait imaginé qu’elle a dû suivre la lisière du bois, comme d’habitude. Mais il paraît qu’elle se promène maintenant à droite et à gauche, les mains dans les poches, comme un bourgeois de Fribourg. »

Je faisais la sourde oreille, quand tout à coup je l’entendis s’exclamer de surprise ; puis me regardant d’un œil pénétrant :

« Fritz, dit-il, tu en sais plus que tu n’en dis !

— Comment cela, Gédéon ?

— Oui, cette piste que j’aurais cherchée huit jours, tu la trouves du premier coup ; ça n’est pas naturel !

— Où la vois-tu donc ?

— Eh ! n’aie pas l’air de regarder à tes pieds ! »

Et m’indiquant au loin une traînée blanche à peine perceptible :

« La voilà ! »

Aussitôt il prit le galop ; je le suivis, et, deux minutes après, nous mettions pied à terre : c’était bien la trace de la Peste-Noire !

« Je serais curieux de savoir, s’écria Sperver en se croisant les bras, d’où diable cette trace peut venir.

— Que cela ne t’inquiète pas.

— Tu as raison, Fritz, ne fais pas attention à mes paroles ; je parle quelquefois en l’air. Le principal est de savoir où la piste nous mènera. »

Et cette fois le piqueur mit le genou dans la neige.

J’étais tout oreilles ; lui, tout attention.

« La trace est fraîche, dit-il à la première inspection, elle est de cette nuit ! C’est étrange, Fritz, pendant la dernière attaque du comte, la vieille rôdait autour du Nideck. »