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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/127

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HUGUES-LE-LOUP

je regarde : en face de moi se trouvait une femme ; d’une main elle portait un flambeau, et de l’autre elle m’étreignait le bras. Sa robe était couverte de neige ; un tremblement convulsif agitait tous ses membres, et ses yeux brillaient d’un feu sombre, à travers ses longs cheveux blancs déroulés sur son visage : c’était ma mère ! « Odile, mon enfant, me dit-elle, lève-toi, habille-toi ; il faut que tu saches tout ! » Je m’habillai, tremblante de peur. Alors, m’entraînant à la tour de Hugues, elle me montra la citerne ouverte. « Ton père va sortir de là, dit-elle en m’indiquant la tour, il va sortir avec la Louve. Ne tremble pas, il ne peut te voir. » Et en effet, mon père, chargé de son fardeau funèbre, sortit avec la vieille. Ma mère, me portant dans ses bras, les suivit. Elle me fit voir la scène de l’Altenberg. « Regarde, enfant, criait-elle, il le faut, car moi… je vais mourir. Ce secret, tu le garderas. Tu veilleras ton père, seule, toute seule, entends-tu bien ?… Il y va de l’honneur de ta famille ! » — Et nous revînmes. — Quinze jours après, Monsieur, ma mère mourut, me léguant son œuvre à continuer, son exemple à suivre. Cet exemple, je l’ai suivi religieusement. Au prix de quels sacrifices ! vous avez pu le voir : il m’a fallu désobéir à mon père, lui déchirer le cœur ! — Me marier, c’était introduire l’étranger au milieu de nous, c’était trahir le secret de notre race. J’ai résisté ! Tout le monde ignore au Nideck le somnambulisme du comte, et, sans la crise d’hier, qui a brisé mes forces et m’a empêchée de veiller mon père moi-même, je serais encore seule dépositaire du terrible secret !… Dieu en a décidé autrement, il a mis entre vos mains l’honneur de notre famille. Je pourrais exiger de vous, Monsieur, une promesse solennelle de ne jamais révéler ce que vous avez vu cette nuit. Ce serait mon droit… »

— Madame, m’écriai-je en me levant, je suis tout prêt…

— Non, Monsieur, dit-elle avec dignité, non, je ne vous ferai point cette injure. Les serments n’engagent pas les cœurs vils, et la probité suffit aux cœurs honnêtes. Ce secret, vous le garderez, j’en suis sûre, vous le garderez, parce que c’est votre devoir !… Mais j’attends de vous plus que cela, Monsieur, beaucoup plus, et voilà pourquoi je me suis crue obligée de tout vous dire. »

Elle se leva lentement.

« Docteur Fritz, reprit-elle d’une voix qui me fit tressaillir, mes forces trahissent mon courage ; je ploie sous le fardeau. J’ai besoin d’un aide, d’un conseil, d’un ami ; voulez-vous être cet ami ? »

Je me levai tout ému.

« Madame, lui dis-je, j’accepte avec reconnaissance l’offre que vous me faites, et je ne saurais vous dire combien j’en suis fier, mais permettez-moi cependant d’y mettre une condition.

— Parlez, Monsieur.

— C’est que ce titre d’ami, je l’accepterai avec toutes les obligations qu’il m’impose.

— Que voulez-vous dire ?

— Un mystère plane sur votre famille, Madame ; ce mystère, il faut le pénétrer à tout prix : il faut s’emparer de la Peste-Noire, savoir qui elle est, ce qu’elle veut, d’où elle vient !…

— Oh ! fit-elle en agitant la tête, c’est impossible !…

— Qui sait, Madame ? la Providence avait peut-être des vues sur moi, en inspirant à Sperver l’idée de venir me prendre à Fribourg.

— Vous avez raison, Monsieur, répondit-elle gravement, la Providence ne fait rien d’inutile. Agissez comme votre cœur vous le conseillera. J’approuve tout d’avance ! »

Je portai à mes lèvres la main qu’elle me tendait, et je sortis plein d’admiration pour cette jeune femme si frêle, et pourtant si forte contre la douleur.

Rien n’est beau comme le devoir noblement accompli !


XII


Une heure après ma conversation avec Odile, Sperver et moi nous sortions ventre à terre du Nideck.

Le piqueur, courbé sur le cou de son cheval, n’avait qu’un cri : « Hue !… »

Il allait si vite que son grand mecklembourg, la crinière flottante, la queue droite et les jarrets tendus, semblait immobile : il fendait littéralement l’air. Quant à mon petit ardennais, je crois qu’il avait pris le mors aux dents. Lieverlé nous accompagnait, voltigeant à nos côtés comme une flèche. Le vertige nous emportait sur ses ailes !

Les tours du Nideck étaient loin, et Sperver avait pris l’avance, comme d’habitude, lorsque je m’écriai :

« Halte, camarade ! halte !… Avant de poursuivre notre route, délibérons ! »

Il fit volte-face.

« Dis-moi seulement, Fritz, s’il faut tourner à droite ou à gauche.

— Non, approche, il est indispensable que