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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/126

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HUGUES-LE-LOUP

En m’entendant le défendre moi-même, elle s’affaissa et, se couvrant le visage, elle fondit en larmes.

« Soyez béni, Monsieur, murmurait-elle, soyez béni ; je serais morte à la pensée qu’un soupçon…

— Ah ! Madame, qui pourrait prendre pour des réalités les vaines illusions du somnambulisme ?

— C’est vrai, Monsieur, je m’étais dit cela, mais les apparences… je craignais… pardonnez-moi… J’aurais dû me souvenir que le docteur Fritz est un honnête homme.

— De grâce, Madame, calmez-vous.

— Non, fit-elle, laissez-moi pleurer. Ces larmes me soulagent… j’ai tant souffert depuis dix ans !… tant souffert !.. Ce secret, si longtemps enfermé dans mon âme… il me tuait… j’en serais morte… comme ma mère !… Dieu m’a prise en pitié… il vous en a confié la moitié… Laissez-moi tout vous dire, Monsieur, laissez-moi… »

Elle ne put continuer ; les sanglots l’étouffaient.

Les natures fières et nerveuses sont ainsi faites. Après avoir vaincu la douleur, après l’avoir emprisonnée, enfouie et comme écrasée dans les profondeurs de l’âme, elles passent, sinon heureuses, du moins indifférentes au milieu de la foule, et l’œil de l’observateur lui-même pourrait s’y tromper ; mais vienne un choc subit, un déchirement inattendu, un coup de tonnerre, alors tout s’écroule, tout disparaît. L’ennemi vaincu se relève plus terrible qu’avant sa défaite ; il secoue les portes de sa prison avec fureur, et de longs frémissements agitent le corps, et les sanglots soulèvent la poitrine, et les larmes, trop longtemps contenues, débordent des yeux, abondantes et pressées comme une pluie d’orage.

Telle était Odile !

Enfin elle releva la tête, essuya ses joues baignées de larmes, et, s’élant accoudée au bras de son fauteuil, la joue dans la main, les yeux fixés sur un portrait suspendu au mur, elle reprit d’une voix lente et mélancolique :

« Quand je descends dans le passé, Monsieur, quand je remonte jusqu’au premier de mes rêves, je vois ma mère ! — c’était une femme grande, pâle et silencieuse. Elle était jeune encore à l’époque dont je parle ; elle avait trente ans à peine, et pourtant on lui en eût au moins donné cinquante ! — Des cheveux blancs voilaient son front pensif. Ses joues amaigries, son profil sévère, ses lèvres toujours contractées par une pression douloureuse, donnaient à ses traits un de ces caractères étranges, où viennent se réfléchir la douleur et l’orgueil. Il n’y avait plus rien de la jeunesse dans cette vieille femme de trente ans, rien que sa taille droite et fière, ses yeux brillants, et sa voix douce et pure comme un rêve de l’enfance. Elle se promenait souvent des heures entières dans cette même salle, la tête penchée ; et moi, je courais heureuse, oui, heureuse autour d’elle, ne sachant point, pauvre enfant ! que ma mère était triste, ne comprenant pas ce qu’il y avait de profonde mélancolie sous ce front couvert de rides !… J’ignorais le passé, le présent pour moi, c’était la joie, et l’avenir… oh ! l’avenir, c’étaient les jeux du lendemain ! »

Odile sourit avec amertume et reprit :

« Quelquefois il m’arrivait, au milieu de mes courses bruyantes, de heurter la promenade silencieuse de ma mère. Elle s’arrêtait alors, baissait les yeux, et, me voyant à ses pieds, elle se penchait lentement, m’embrassait au front avec un vague sourire ; puis elle se levait pour reprendre sa marche et sa tristesse interrompues. Depuis, Monsieur, quand j’ai voulu chercher dans mon âme le souvenir des premières années, cette grande femme pâle m’est apparue comme l’image de la douleur. La voilà, — fit-elle en m’indiquant de la main un portrait suspendu au mur, —la voilà telle que l’avait faite, non point la maladie, comme le croit mon père, mais ce terrible et fatal secret… Regardez ! »

Je me retournai, et mon regard tombant tout à coup sur le portrait que m’indiquait la jeune fille, je me sentis frémir.

Imaginez une tête longue, pâle, maigre, empreinte de la froide rigidité de la mort, et par les orbites de cette tête, deux yeux noirs, fixes, ardents, d’une vitalité terrible, qui vous regardent !

Il y eut un instant de silence.

« Que cette femme a dû souffrir ! me dis-je, et mon cœur se serra douloureusement.

— J’ignore comment ma mère avait fait cette épouvantable découverte, reprit Odile, mais elle connaissait l’attraction mystérieuse de la Peste-Noire, les rendez-vous dans la chambre de Hugues… Tout enfin, tout ! — Elle ne doutait pas de mon père. Oh non ! seulement, elle mourait lentement, comme je meurs moi-même. »

Je pris mon front dans mes mains… je pleurais !

« Une nuit, poursuivit-elle, j’avais alors dix ans, ma mère, que son énergie seule soutenait encore, était à la dernière extrémité. C’était en hiver, je dormais. Tout à coup une main nerveuse et froide me saisit le poignet ;