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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/122

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HUGUES-LE-LOUP

leurs conquêtes accomplies, et depuis longtemps effacées ?… Que serait tout cela, sans ces parchemins ? Rien ! Ces hauts barons, ces ducs, ces princes seraient comme s’ils n’avaient jamais été, eux et tout ce qui les touchait de près ou de loin !… Leurs grands châteaux, leurs palais, leurs forteresses tombent et s’effacent, ce sont des ruines, de vagues souvenirs

!… De tout cela, une seule chose subsiste : la chronique, l’histoire, le chant du barde ou du minnesinger, — le parchemin !

Il y eut un silence. Knapwurst reprit :

« Et dans ces temps lointains, — où les grands chevaliers allaient guerroyant, bataillant, se disputant un coin de bois, un titre, et quelquefois moins ; — avec quel dédain ne regardaient-ils pas ce pauvre petit scribe, cet homme de lettres et de grimoire, habillé de ratine, l’écritoire à la ceinture pour toute arme, et la barbe de sa plume pour fanon ! Combien ne le méprisaient-ils pas, disant : « Celui-ci n’est qu’un atome, un puceron ; il n’est bon à rien, il ne fait rien, ne perçoit point nos impôts et n’administre point nos domaines, tandis que nous, hardis, bardés de fer, la lance au poing, nous sommes tout ! » Oui, ils disaient cela, voyant le pauvre diable traîner la semelle, grelotter en hiver, suer en été, moisir dans sa vieillesse. Eh bien ! ce puceron, cet atome les fait survivre à la poussière de leurs châteaux, à la rouille de leurs armures ! — Aussi, moi, j’aime ces vieux parchemins, je les respecte, je les vénère. Comme le lierre, ils couvrent les ruines, ils empêchent les vieilles murailles de s’écrouler et de disparaître tout à fait. »

En disant cela, Knapwurst semblait grave, recueilli ; une pensée attendrie faisait trembler deux larmes dans ses yeux.

Pauvre bossu, il aimait ceux qui avaient toléré, protégé ses ancêtres ! Et puis, il disait vrai, ses paroles avaient un sens profond. J’en fus tout surpris.

« Monsieur Knapwurst, lui dis-je, vous avez donc appris le latin ?

— Oui, Monsieur, tout seul, répondit-il non sans quelque vanité, le latin et le grec ; de vieilles grammaires m’ont suffi. C’étaient des livres du comte, mis au rebut ; ils me tombèrent dans les mains, je les dévorai !… Au bout de quelque temps, le seigneur du Nideck, m’ayant entendu par hasard faire une citation latine, s’étonna : « Qui donc t’a appris le latin, Knapwurst ? — Moi-même, Monseigneur. » Il me posa quelques questions. J’y répondis assez bien. « Parbleu ! dit-il, Knapwurst en sait plus que moi, je veux en faire mon archiviste. » Et il me remit la clef des archives. Depuis ce temps, il y a de cela trente-cinq ans, j’ai tout lu, tout feuilleté. Quelquefois, le comte, me voyant sur mon échelle, s’arrête un instant, et me demande : « Eh ! que fais-tu donc là, Knapwurst ? — Je lis les archives de la famille, Monseigneur. — Ah ! et ça te réjouit ? — Beaucoup. — Allons, tant mieux ! sans toi, Knapwurst, qui saurait la gloire des Nideck ? » Et il s’en va en riant. Je fais ici ce que je veux.

— C’est donc un bien bon maître, monsieur Knapwurst ?

— Oh ! docteur Fritz, quel cœur ! quelle franchise ! fit le bossu en joignant les mains ; il n’a qu’un défaut.

— Et lequel ?

— De n’être pas assez ambitieux.

— Comment ?

— Oui, il aurait pu prétendre à tout. Un Nideck ! l’une des plus illustres familles d’Allemagne, songez donc ! il n’aurait eu qu’à vouloir, il serait ministre, ou feld-maréchal. Eh bien ! non ! dès sa jeunesse, il s’est retiré de la politique ; — sauf la campagne de France qu’il a faite à la tête d’un régiment qu’il avait levé à son compte, — sauf cela, il a toujours vécu loin du bruit, de l’agitation, simple, presque ignoré, ne s’inquiétant que de ses chasses. »

Ces détails m’intéressaient au plus haut point. La conversation prenait d’elle-même le chemin que j’aurais voulu lui faire suivre. Je résolus d’en profiter.

« Le comte n’a donc pas eu de grandes passions, monsieur Knapwurst ?

— Aucune, docteur Fritz, aucune, et c’est dommage, car les grandes passions font la gloire des grandes familles. Quand un homme dépourvu d’ambition se présente dans une haute lignée, c’est un malheur : il laisse déchoir sa race. Je pourrais vous en citer bien des exemples ! Ce qui ferait le bonheur d’une famille de marchands cause la perte des noms illustres. »

J’étais étonné ; toutes mes suppositions sur l’existence passée du comte croulaient.

« Cependant, monsieur Knapwurst, le seigneur du Nideck a éprouvé des malheurs !

— Lesquels ?

— Il a perdu sa femme…

— Oui, vous avez raison… sa femme… un ange… il l’avait épousée par amour… C’était une Zâan, vieille et bonne noblesse d’Alsace, mais ruinée par la révolution. La comtesse Odette faisait le bonheur de monseigneur. Elle mourut d’une maladie de langueur qui traîna cinq ans. Ah ! tout fut épuisé pour la sauver. Ils firent ensemble un voyage en Italie ; elle en