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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/119

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HUGUES-LE-LOUP

Je sentais mes genoux vaciller, s’entre-choquer ; je priais tout bas !

Deux minutes ne s’étaient pas écoulées, que je m’élançais sur leurs traces, entraîné par une curiosité subite, irrésistible.

Je traversai la courtine en courant, et j’allais pénétrer sous l’ogive de la tour, quand une citerne, large et profonde s’ouvrit à mes pieds ; un escalier y plongeait en spirale, et je vis la torche tournoyer, tournoyer autour du cordon de pierre, comme une luciole ; elle devenait imperceptible par la distance.

Je descendis à mon tour les premières marches de l’escalier, me guidant sur cette lueur lointaine.

Tout à coup elle disparut : la vieille et le comte avaient atteint le fond du précipice. Moi, la main contre la rampe, je continuai de descendre, sûr de pouvoir remonter dans la tour, à défaut d’autre issue.

Bientôt les marches cessèrent. Je promenai les yeux autour de moi et je découvris, à gauche, un rayon de lune trébuchant sous une porte basse, à travers de grandes orties et des ronces chargées de givre. J’écartai ces obstacles, refoulant la neige du pied, et je me vis à la base du donjon de Hugues.

Qui aurait supposé qu’un trou pareil montait au château ? Qui l’avait enseigné à la vieille ? Je ne m’arrêtai point à ces questions.

La plaine immense s’étendait devant moi, éblouissante de lumière comme en plein jour. À ma droite, la ligne noire du Schwartz-Wald, avec ses rochers à pic, ses gorges et ses ravins, se déroulait à l’infini.

L’air était froid, calme ; je me sentis réveillé, comme subtilisé par cette atmosphère glaciale.

Mon premier regard fut pour reconnaître la direction du comte et de la vieille. Leur haute taille noire s’élevait lentement sur la colline, à deux cents pas de moi. Elle se découpait sur le ciel, piqué d’étoiles sans nombre.

Je les atteignis à la descente du ravin.

Le comte marchait lentement, le suaire traînait toujours… Son attitude, ses mouvements et ceux de la vieille avaient quelque chose d’automatique.

Ils allaient, à vingt pas devant moi, suivant le chemin creux de l’Altenberg, tantôt dans l’ombre, tantôt en pleine lumière, car la lune brillait d’un éclat surprenant. Quelques nuages la suivaient de loin, et semblaient étendre vers elle leurs grands bras pour la saisir ; mais elle leur échappait toujours, et ses rayons, froids comme des lames d’acier, me pénétraient jusqu’au cœur.

J’aurais voulu retourner : une force invincible me portait à suivre le funèbre cortège.

À cette heure, je vois encore le sentier qui monte entre les broussailles du Schwartz-Wald, j’entends la neige craquer sous mes pas, la feuille se traîner au souffle de la bise ; je me vois suivre ces deux êtres silencieux, et je ne puis comprendre quelle puissance mystérieuse m’entraînait dans leur courant.

Enfin, nous voici dans les bois, sous de grands hêtres, nus, dépouillés. Les ombres noires de leurs hautes branches se brisent sur les rameaux inférieurs, et traversent le chemin comblé de neige. Il me semble parfois entendre marcher derrière moi.

Je retourne brusquement la tête et je ne vois rien.

Nous venions d’atteindre une ligne de rochers à la crête de l’Altenberg ; derrière ces rochers coule le torrent du Schnéeberg, mais en hiver les torrents ne coulent pas, c’est à peine si un filet d’eau serpente sous leur couche épaisse de glace ; la solitude n’a plus ni son murmure, ni ses gazouillements, ni son tonnerre : ce qu’il y a de plus effrayant, c’est le silence !

Le comte de Nideck et la vieille trouvèrent une brèche faite dans le roc, ils montèrent tout droit, sans hésiter, avec une certitude incroyable ; moi, je dus m’accrocher aux broussailles pour les suivre.

À peine au haut de ce roc, qui formait une pointe sur l’abîme, je me vis à trois pas d’eux, et, de l’autre côté, j’aperçus un précipice sans fond. À notre gauche tombait le torrent du Schnéeberg alors pris de glace et suspendu dans les airs. — Cette apparence du flot qui bondit, entraînant dans sa chute les arbres voisins, aspirant les broussailles, et dévidant le lierre, qui suit la vague sans perdre sa racine, cette apparence du mouvement dans l’immobilité de la mort, et ces deux personnages silencieux, procédant à leur œuvre sinistre avec l’impassibilité de l’automate, tout cela renouvela mes terreurs.

La nature elle-même semblait partager mon épouvante.

Le comte avait déposé son fardeau, la vieille et lui le balancèrent un instant au bord du gouffre, puis le long suaire flotta sur l’abîme, et les meurtriers se penchèrent.

Ce long drap blanc qui flotte me passe encore devant les yeux. Je le vois descendre, descendre, comme le cygne frappé à la cime des airs, l’aile détendue, la tête renversée, tourbillonnant dans la mort.

Il disparut dans les profondeurs du précipice.

En ce moment, le nuage qui depuis longtemps s’approchait de la lune la voila lente-