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Page:Erckmann-Chatrian - Contes et romans populaires, 1867.djvu/112

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HUGUES-LE-LOUP

faisait le comte : il ne bougeait pas ; il avait le sommeil doux comme celui d’un enfant. Tout alla bien jusqu’à onze heures. Alors je me sentis fatiguée. Quand on est vieille, monsieur le docteur, on a beau faire, on tombe malgré soi, et d’ailleurs, je ne me défiais de rien ; je me disais : « Il va dormir d’un trait jusqu’au jour. » Vers minuit, le vent cesse, les grandes vitres qui grelottaient se taisent. Je me lève pour voir un peu ce qui se passe dehors. La nuit était noire comme une bouteille d’encre ; finalement, je reviens me remettre dans mon fauteuil ; je regarde encore une fois le malade, je vois qu’il n’a pas changé de position, et je reprends mon tricot ; mais au bout de quelques instants, je m’endors… je m’endors… là… ce qui s’appelle… bien ! Mon fauteuil était tendre comme un duvet, la chambre était chaude… Que voulez-vous ?… Je dormais depuis environ une heure, quand un coup d’air me réveille en sursaut. J’ouvre les yeux, et qu’est-ce que je vois ? La grande fenêtre du milieu ouverte, les rideaux tirés, et le comte en chemise, debout sur cette fenêtre !

— Le comte ?

— Oui.

— C’est impossible… il peut à peine remuer.

— Je ne dis pas non ! mais je l’ai vu comme je vous vois : il tenait une torche à la main ; la nuit était sombre et l’air si tranquille, que la flamme de la torche se tenait toute droite. »

Je regardai Marie-Anne d’un air stupéfait.

« D’abord, reprit-elle après un instant de silcnce, de voir cet homme, les jambes nues, dans une pareille position, ça me produit un effet… un effet… je veux crier… mais aussitôt je me dis : « Peut-être qu’il est somnambule ! si tu cries… il s’éveille… il tombe… il est perdu !… » Bon ! je me tais et je regarde, avec des yeux !… vous pensez bien !… Voilà qu’il lève sa torche lentement, puis il l’abaisse… il la relève et l’abaisse, enfin trois fois, comme un homme qui fait un signal ; ensuite il la jette dans les remparts, ferme la fenêtre, tire les rideaux, passe devant moi sans me voir, et se couche en marmottant Dieu sait quoi !

— Êtes-vous bien sûre d’avoir vu cela, Madame ?

— Si j’en suis sûre !…

— C’est étrange !

— Oui, je le sais bien ; mais que voulez-vous ? c’est comme ça ! Ah ! dame ! dans le premier moment ça m’a remuée…, puis, quand je l’ai revu couché dans son lit, les mains sur la poitrine, comme si de rien n’était, alors je me suis dit : « Marie-Anne, tu viens de faire un mauvais rêve, ça n’est pas possible autrement, » et je me suis approchée de la fenêtre ; mais la torche brûlait encore, elle était tombée dans une broussaille, un peu à gauche de la troisième poterne, on la voyait briller comme une étincelle : il n’y avait pas moyen de dire non. »

Marie Lagoutte me regarda quelques secondes en silence :

« Vous pensez bien, Monsieur, qu’à partir de ce moment-là je n’ai plus eu sommeil de toute la nuit. J’étais comme qui dirait sur le qui-vive. À chaque instant, je croyais entendre quelque chose derrière mon fauteuil. Ce n’est pas la peur, mais que voulez-vous ? j’étais inquiète, ça me tracassait ! Ce matin au petit jour, j’ai couru éveiller Offenloch et je l’ai envoyé près du comte. En passant dans le corridor, j’ai vu que la première torche à droite manquait dans son anneau, je suis descendue, et je l’ai trouvée près du petit sentier du ; Schwartz-Wald ; tenez, la voilà. »

Et la bonne femme sortit de dessous son tablier un bout de torche qu’elle déposa sur la table.

J’étais terrassé.

Comment cet homme, que j’avais vu la veille si faible, si épuisé, avait-il pu se lever, marcher, ouvrir et refermer une lourde fenêtre ? Que signifiait ce signal au milieu de la nuit ? Les yeux tout grands ouverts, il me semblait assister à cette scène étrange, mystérieuse, et ma pensée se reportait involontairement vers la Peste-Noire. Je m’éveillai enfin de cette contemplation intérieure, et je vis Marie Lagoutte qui s’était levée et se disposait à sortir.

« Madame, lui dis-je en la reconduisant, vous avez très-bien fait de me prévenir et je vous en remercie. Vous n’avez rien dit à personne de cette aventure ?

— À personne, Monsieur ; ces choses là ne se disent qu’au prêtre et au médecin.

— Allons, je vois que vous êtes une brave personne. »

Ces paroles s’échangeaient sur le seuil de la tour. En ce moment Sperver parut au fond de la galerie, suivi de son ami Sébalt.

« Eh ! Fritz ! cria-t-il en traversant la courtine, tu vas en apprendre de belles !

— Allons… bon ! me dis-je, encore du nouveau… Décidément le diable se mêle de nos affaires ! »

Marie Lagoutte avait disparu. Le piqueur et son camarade entrèrent dans la tour.


VIII


La figure de Sperver exprimait une irritation